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Le bras de l'homme


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#1 Riga

Riga

    Imagineur et partageur d'histoires

  • Voissa créateur
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Posté 30-06-2016 - 20:55

1/Traverser la rue


Le truc a commencé boulevard Arago, dans des circonstances banales, et rien n'aurait pu me laisser prévoir ce que cela allait avoir pour conséquences, l'ampleur, la portée de mon geste.

J'avais à peine remarqué la femme à côté de moi, qui s'apprêtait à traverser le boulevard, au feu, le feu était rouge, mais brusquement j'ai compris que le camion qui arrivait n'allait pas ralentir, qu'il allait griller le feu, le chauffeur regardait sans doute son mobile, et n'a pas vu le feu, ni la femme à mes côtés !
J'ai eu un geste instinctif pour attraper la femme qui s'élançait sur le passage pour piétons, et je l'ai tirée en arrière, brutalement, tandis que le camion passait devant nous à toute allure, avant de freiner en catastrophe, au milieu des klaxons des voitures arrivant du haut du boulevard des Gobelins, et des cris et protestations d'autres piétons. Tout était allé très vite, heureusement sans casse !

La femme que j'avais projetée en arrière ouvrait de grands yeux quand j'ai cessé, le cœur battant la chamade, d'observer le camion qui venait de stopper à quelques mètres de nous. Elle paraissait stupéfaite.
« Ça va ? »
Elle restait muette, figée, et pour aller au-delà de sa surprise, du choc, je m'excusais, même si je venais à coup sûr de lui éviter de se faire renverser : « Je suis désolé, je vous ai… Je vous ai un peu bousculée, mais il n'avait pas vu le feu rouge, c'est dingue… ! »
Ses yeux allaient du camion, dont le chauffeur se faisait engeueuler par tout le monde autour, à moi qui l'observait. Elle semblait interdite, perdue.
J'ai redemandé : « Ça va ? »
Elle était brune, les cheveux relevés, jolie, de très beaux yeux ahuris pour le moment, une robe d'été que je ne détaillais pas : elle ne paraissait pas se remettre.
« Vous voulez vous asseoir ? » Pas de réaction.
« Vous parlez… français ? » Elle fit oui mollement de la tête, et je lui indiquais un banc, en lui proposant un peu d'eau, j'avais une bouteille dans mon sac à dos. Je m'assis à ses côtés.

Elle avait vraiment eu peur, mais c'était étrange qu'elle soit autant et si longtemps sous le choc.
Comme elle se tenait le ventre de sa main ouverte, je lui demandais si je lui avais fait mal en la repoussant en arrière : j'avais posé la main sur son ventre, sans réfléchir, et mon geste avait été brutal, pas le choix.
Enfin quelques mots, mais vagues, d'une voix floue : « Non ça va, pas mal pas fait mal non… »

C'était curieux, et ça n'allait pas tarder à devenir grotesque, d'attendre à côté d'elle, son apathie et son confusion ahurie, son regard dans le vide, je me demandais si elle n'avait pas un problème… je ne sais pas moi… mental, en tout cas cognitif, ou même un problème de drogue ou de médicament…
Mais la femme assise là, paumée, était jolie, vraiment, je la dévisageais sans retenue, intrigué par ce mystérieux silence, et puis je n'avais rien de pressé à faire. Je venais de lui sauver la vie, je pouvais en profiter un peu, non ? Ce n'est pas tous les jours !

« Vous voulez que j'appelle quelqu'un ? Pour venir vous chercher ? »
Elle me regarda après deux secondes, le temps sans doute que l'information et mes questions parviennent à son cerveau qui paraissait passablement embrumé.
Elle marqua une surprise muette, puis parut se réveiller, cligna des yeux, et fouilla lentement dans son sac, et en sortit finalement un iPhone géant dans un étui en cuir, dont elle fit le code avant de chercher un numéro. Elle me tendit le mobile, sur l'écran, il y avait un prénom « Franck » sur une photo noir et blanc, un type normal, son mari sans doute.
« Chérie ?
— Heu non, c'est votre femme, enfin : sans doute votre femme qui a fait le numéro. Elle a eu une espèce de malaise…
— Quoi ??
— Rien de grave. Elle a failli se faire écra… renverser par un camion, mais tout va bien. Elle est un peu sous le choc. Vous pouvez venir la chercher ?… »

Je restais trois quarts d'heure avec la jeune femme, qui me dit s'appeler Alexandra, et qui sembla retrouver un peu ses esprits, mais elle restait perturbée.
Elle avait des beaux yeux clairs, vraiment, elle sentait bon, et sa robe d'été la rendait… très appétissante.
Elle avait également des jolies mains. J'avais le temps de l'admirer : elle parlait aussi peu qu'elle ne semblait s'intéresser à mes efforts de conversation.

Je me demandais de quoi elle souffrait, en définitive : son absence de réaction n'était pas normal, c'était sûr et certain, et la façon dont le fameux Franck avait réagi, lui, pour me dire aussitôt qu'il arrivait, semblait indiquer qu'elle était fragile, cette mystérieuse passante du boulevard Arago.

La situation était à la fois absurde et romantique, vaine et étrange, et je ne me plaignais pas du temps passé, supposé perdu, auprès d'elle.

Celui que je prenais pour le mari arrêta sa belle voiture allemande dans le couloir de bus, et sortit en scrutant sa femme ou sa compagne d'un regard inquiet qui me fit penser que j'avais vu juste : cette femme, sa femme, Alexandra, était assurément l'objet d'une attention particulière.
Puis il me salua avec un sourire chaleureux, me remercia, et me demanda ce qui s'était passé.
Je lui racontais, il écouta attentivement… et je sentis une tension accrue quand je racontais que j'avais repoussé sa femme en arrière. Je me sentis bêtement mal à l'aise : se pouvait-il qu'il me reprochat d'avoir « touché » sa femme pour… lui sauver la vie ?
Il ne paraissait pas du tout, ni elle bien entendu — l'idée était risible mais elle me vint à l'esprit pour que je la repousse aussitôt —, être des fondamentalistes religieux qui n'envisagent pas le moindre contact entre l'épouse et les autres hommes.

Je décidai alors de mettre les pieds dans le plat : « Elle n'est pas dans son assiette… Toujours sous le choc. Est-ce que j'ai pu lui faire mal malgré moi en ayant ce geste un peu brusque pour la mettre à l'abri… ?
— Non… Oh je vous dois les remerciements les plus… comment dire ? sincères. Merci, vous avez… évité le pire, et sans vous… Mon Dieu. Oui, elle est sous le choc, je sais. »

Il me demanda mon nom, je lui donnais une carte que j'avais dans mon portefeuille, pour une fois, il regarda ma carte en silence comme s'il voulait dire quelque chose, mais non finalement, et je commençais à me dire que je n'allais pas avoir le fin mot de l'histoire, qu'ils allaient s'en aller et puis voilà, quand il me lança par-dessus le toit de sa voiture, après y avoir installé sa femme, et avant de monter à bord, et de démarrer :
« Elle était dans le TGV de l'attentat… Bonne fin de journée, et merci encore, un grand merci. Vous avez eu un réflexe qui l'a sauvée ! »

La voiture déboîta et je restais comme un idiot debout sur le trottoir, figé à mon tour, avec cette information, cette révélation, la clef de cette histoire, du comportement étrange de cette femme.
Je décidai de rentrer à pied et pas en métro, en réfléchissant à ce que je venais d'apprendre. J'étais effaré, et profondément remué.

En rentrant, je fis des recherches sur cet attentat jihadiste, le dernier en date, qui avait semé l'effroi en novembre dernier, et qui dans la série des actions violentes et meurtrières du groupe de l'État Islamique en Europe avait eu un impact particulier.
Le TGV Paris/Nantes, attaqué au niveau d'une petite ville de bord de Loire, Oudon : sur un passage étroit entre une falaise et la Loire, des hommes avaient déposé une charge explosive importante, sur laquelle la motrice s'était fracassée. Début de déraillement, au cours duquel ils avaient attaqué les voitures depuis les hauteurs au lance-roquettes, un scénario de cauchemar.
Puis ils avaient pris la fuite, tout était prévu, et depuis l'enquête piétinait.
J'en avais mal au ventre devant mon écran. 262 morts, 13 blessés.

Je ressortis dîner dehors, j'avais besoin de voir du monde, j'étais à mon tour sous le choc, mais cela ne pouvait rien avoir de comparable avec son choc à elle : je l'avais sauvée d'une mort violente, alors qu'elle avait échappé à l'horreur, à l'enfer, rescapée d'un attentat dont le monde entier avait parlé et vu les images en boucle.
Je dormis mal, je pensais à elle.

Deux semaines et demi passèrent, et je gardais en tête le visage et le regard perdu de cette femme charmante dont je ne cessais d'interroger le drame dans mes pensées.

Et puis je reçus un mèl de Franck, son mari.


Bonjour,

Je suis le mari d'Alexandra (…), qui a échappée grâce à vous à un accident de la circulation, le mois dernier.

J'aimerais vous rencontrer, que l'on déjeune ensemble (vous et moi) si possible. Elle ne va pas bien depuis ce qui s'est passé, et je ne sais plus quoi faire : si nous pouvions en parler, cela pourrait peut-être me permettre de l'aider.

Mais je comprendrais que vous refusiez et considériez ma demande déplacée.

N'hésitez pas à m'appeler.

Cordialement.

Franck (…)


On se retrouva un soir dans un restau libanais d'Ivry-sur-Seine. Il paraissait fatigué, soucieux, et me remercia d'avoir accepté cette invitation.
C'était un homme au sourire sympathique, mais relativement lisse et passe-partout, sur le plan physique, et sur celui de la présence relationnelle. Gentil, efficace et quelque peu sans relief, de premier abord.
J'appris qu'il était prothésiste dentaire, et cela cadrait bien avec le style de métier que j'imaginais qu'il pouvait avoir, et sa belle voiture.

On discuta aimablement en attendant d'être servi, puis il commença à m'expliquer que sa femme semblait ne pas se remettre de l'accident auquel elle avait échappée grâce à moi. Elle était mutique, angoissée, mangeait et dormait peu.
Mais je ne voyais pas tellement ce que notre conversation de ce soir pouvait y changer.
« … Et pourtant, c'est étrange, elle semblait s'être convenablement remise de ce qu'elle a vécu dans le TGV, même si ça a été extrêmement difficile et douloureux… Sa psy dit que ça a tout réactivé, et interrompu le processus de… vous voyez… de "cicatrisation psychologique", si je puis dire (elle utilise d'autres termes) qui a suivi le traumatisme. Une sorte de choc qui se surajoute, et on ne sait plus où elle en est du travail effectué, là.
— Oui, je comprends, c'est terrible. Elle a échappé une nouvelle fois à la mort…
— En fait… Il n'y a pas que cela, Marc… »

Il chercha ses mots, j'attendis qu'il reprenne la parole.

« En fait, dans ce TGV, elle était dans la dernière voiture, heureusement… Elle était en train de marcher dans l'allée centrale, vers la tête du train, quand la motrice a percuté le container avec la charge explosive. Elle aurait dû être normalement… dans les premières victimes du choc et de l'attentat, et voler à l'intérieur du wagon pour aller… s'écraser quelque part, vous voyez ?
— Oui, j'imagine bien, c'est affreux.
— De fait, continua t-il, ému et tendu, elle a été projetée en avant quand il y a eu la brutale décélération causé par le choc. Avec l'inertie sur l'ensemble des wagons, cette décélération a été de plus en plus violente et prononcée, en quelques secondes de déraillement… Le train est passé de 280 km/h à l'arrêt complet en un temps très réduit, très brutalement, vous voyez ? Mais un type l'a sauvée. »
J'attendis en silence qu'il m'explique.

« Il était assis en sens inverse, orienté vers l'arrière, et quand il y a eu le choc, Alexandra a été projetée en avant et il a tendu le bras. Instinctivement, et… il a résisté quelques secondes en la retenant de plus en plus, elle ne touchait plus le sol, apparemment, et… et d'après ce que je sais, d'après les traces et les hématomes sur son ventre — on voyait la forme de la main sur son ventre —, c'est comme si elle s'était jetée dans le vide du dixième étage et qu'il avait tendu le bras du septième et qu'il l'avait retenu, elle faisait quatre fois son poids, d'après ce que j'en ai compris, ce qui… est impossible, normalement. Il a fait mieux que cela, un truc fou : il l'a ramené contre lui, et son siège était soudé au sol et le siège a tenu alors que tout était éparpillé dans le wagon, qui s'est couché contre le talus, le remblai, les baies vitrées… les fenêtres ont explosé, le wagon, tout le train a déraillé et… et a stoppé, plié, écrasé, mais… le siège de cet homme a résisté aux chocs, à la force démentielle, il avait… Alexandra dans ses bras, il la tenait serrée comme un bébé, il a même ramené ses jambes, il l'a tenue contre lui. Complètement fou, au milieu du chaos, des chocs, de cet enfer… et de l'enfer qui a suivi. Le bombardement de l'épave du train. »
Je me taisais, fasciné, le souffle coupé par le récit incroyable de cette catastrophe et de ce sauvetage stupéfiant.

« Il y a eu les explosions, au milieu des cris des blessés, et l'homme tenait Alexandra contre lui, il s'est replié sur elle en la rassurant, en lui disant de ne pas bouger, il a dit  : "Ils attaquent à la grenade, ne bougez pas". C'était un militaire. »
Franck reprit son souffle, but une gorgée d'eau gazeuse, et poursuivit : « Il y a eu deux roquettes sur cette dernière voiture, une indirecte, et une en plein sur le toit. Il… a protégé ma femme jusqu'au bout, et puis… il y a eu le silence, et il a demandé à Alexandra si elle pouvait bouger, se relever et fuir par la vitre, le wagon était à moitié couché. Elle a essayé, elle a pu se relever, elle a voulu… elle a voulu l'aider, mais… »
Il y eut un silence, trop d'émotion, et j'osais une hypothèse : « Hémorragie interne ?
— Oui, exactement : il a été écrasé, bousillé de l'intérieur, notamment… par le poids d'Alexandra contre lui. Écrasé pour la sauver, sans le savoir, sans le décider, mais… il a fait cela, l'a tenue contre lui.
— Et alors ?
— Elle a dû… le laisser, il est mort devant elle, elle a pris la fuite, il y avait des incendies, elle a quitté la zone immédiate de la catastrophe pour se réfugier derrière un poteau de béton et des petits buissons, en appelant des autres rescapés pour qu'ils viennent se cacher avec elle. Un pur cauchemar, l'enfer, j'en ai encore des sueurs froides, et je ne sais pas comment l'aider ! »

Il y eut un silence. La serveuse nous redonna du pain, que j'avais englouti mécaniquement.
Je n'avais pas mangé grand'chose de mon plat, et je n'avais plus le moindre appétit.
J'étais sous le coup de cette histoire, et je comprenais enfin la portée de ce qui s'était passé boulevard Arago.
« Et moi je l'ai… retenue et rejetée en arrière pour lui éviter le choc du camion, ma main sur son ventre.
— Oui. Et vous vous appelez Marc, comme le type dans le train.
— Oh. »

On se regarda, partageant un moment d'effarement devant les événements et la conjonction de ceux-ci, puis je le remerciai de m'avoir raconté et confié tout cela.
Cependant, j'étais perplexe, et ne voyais pas en quoi je pouvais être utile, ni même avoir le moindre rôle dans cette histoire : Franck avait eu besoin de se confier à moi, il était tout seul face à ce drame et je comprenais bien sa détresse, mais en ayant eu ce geste de circonstances pour sauver sa femme, je n'avais été que le révélateur pour elle, profondément, d'une blessure psychologique qui ne cicatrisait pas.

« Nous sommes coincés, dans une impasse, reprit Franck, l'air grave, et comme s'il avait lu dans mes pensées il ajouta : … et vous pouvez peut-être nous aider. »
Je lui jetai un regard surpris, et il continua, tandis que mon malaise allait croissant :
« Écoutez… je peux vous tutoyer ? (je fis oui de la tête)… Il s'est passé quelque chose qui l'a renvoyée en arrière et fait ressurgir tout ce drame. Et on n'a pas la clef : tout le travail qui a été fait a été perdu. Pas annulé, mais on ne sait plus ce qu'est devenu tout ce processus de retour à la vie, d'après sa psy. Elle nous a dit que…
— Je peux te dire les choses franchement, Franck ? »
Il s'interrompit et me regarda droit dans les yeux. Il avait l'air fatigué.
« Dis-moi ?
— Ça ne me concerne pas. Je suis désolé d'être brutal, de te sembler égoïste alors que vous vivez ça, tous les deux, mais je suis un passant qui a eu un geste pour lui éviter de se faire écraser, tu comprends… Un type qui était là par hasard. S'il n'y a avait pas eu cet attentat épouvantable, mon intervention serait un souvenir parmi d'autre, où elle a eu de la chance, et puis voilà. Je ne peux pas vous aider et ce n'est pas à moi d'intervenir en quoi que ce soit. Je ne peux rien faire pour elle, quelle que soit la sympathie que j'aie pour elle, pour toi, et ce qu'elle a vécue et qu'elle a à surmonter. Tu comprends ? »

Il se massa le menton en regardant son assiette, puis releva les yeux sur moi et me répondit d'une voix lasse : « Je comprends, Marc. Je suis désolé, tu as raison : je suis dans ma bulle, je cherche une solution et j'imagine… que tout le monde est au cœur de ce problème avec moi, avec elle. »

J'eus des regrets en l'observant accuser le coup. Il me vint à l'esprit que j'étais impliqué malgré moi, même si ce que je venais de lui asséner était plein de bon sens : j'étais à l'extérieur de ce drame… mais plus tout à fait cependant.
Il finissait son assiette en silence, je fis de même, je ne savais quoi penser, ni que faire : fermer la porte brutalement, me lever et partir, m'était difficile, et me laisserait avec mon malaise.

« Franck ?
— Oui ? » Il releva la tête, et je vis que dans la gravité de son regard, un espoir était là malgré tout que je réagisse pour le suivre. Mais le suivre où ?
« Avant d'en rester là, je voudrais que tu me dises à quoi tu pensais. Que voulais-tu me proposer ? Je veux savoir. Pouvoir te dire non peut-être, sans doute, pour les raisons que je t'ai exposées, mais en connaissance de cause. Je ne veux pas fuir le problème, mais il ne me concerne pas, en réalité, et je ne vois pas de toutes façons ce que je pourrais faire pour l'aider.
— Je comprends bien, répéta t-il, soulagé. En fait…
— Oui ?
— Avec sa psy, elle a eu quelques séances depuis votre rencontre et ton geste instinctif pour la sauver, et la psy a constaté les dégâts, mais elle a relevé une phrase. Alexandra a dit de toi : « il est vivant », et la psy a réfléchi à cette phrase, et pense qu'il faudrait que tu puisses entamer une discussion avec elle.
— Avec la psy ?
— Avec Alexandra.
— Pourquoi elle pense que ce serait bien ? demandai-je, intrigué.
— Elle pense que… Alexandra n'a pas d'interlocuteur, qu'elle est seule, sans pouvoir exprimer ce qu'elle ressent, elle est seule et ne peut rien partager, elle est prisonnière, parce que cet homme du train est mort devant elle. Et nous… la psy, moi, les gens de notre famille, ses amis, personne autour d'elle n'est en mesure de comprendre, personne n'est… capable d'être en face de ses blessures. Tout le monde est forcément… hors de propos, et la bonne volonté, la compétence, l'amour, n'y peuvent rien.
— Mais… Moi non plus ! Je ne la connais pas, et tu m'as appris ce soir ce qui s'était passé ! »
J'avais presque envie de rire pour exprimer mon étonnement, ma perplexité : c'était tout simplement ridicule de considérer que j'avais la moindre légitimité pour intervenir !
« Ton geste a eu un impact énorme.
— Mon geste était instinctif, lançai-je vivement ! C'est mon geste, mon geste justement, spontané, et pas moi, qui a… créé une réaction. Tu comprends ? Entamer une conversation avec elle… ? Pour lui dire quoi ?… Franck… »
Je passais la main dans mes cheveux, lentement, en faisant face à son désarroi. Mais tout cela devenait absurde, et il devait le comprendre, absolument.

« La résonance profonde, pour elle, c'est mon geste qui l'a suscitée, mais il n'est pas question de moi. Il est question… de la mort. La mort partout. Et mon geste est venu… repousser la mort, une nouvelle fois, mais moi je n'ai aucune résonance avec ça, aucun pouvoir. En tant que personne, en tant qu'interlocuteur, je n'existe pas. J'ai eu un geste, indépendant de ma volonté d'entrer en relation avec elle, tu vois ?… Je n'y peux rien. En tant qu'être humain, je ne peux rien lui dire, je ne suis pas à la hauteur.
— Je sais, je comprends ce que tu dis. C'est tout à fait juste, et je te remercie de… prendre le temps de cette conversation, de ton implication, ce soir. Mais…
— Dis-moi ?
— Tu n'es peut-être pas à la hauteur, mais tu es vivant.
— L'homme du train est mort, et je ne suis pas ce type. Je ne suis rien, Franck. Tu te rends compte ? J'ai eu un geste instinctif, et puis ensuite, rien d'important : de la compassion, et aussi de la curiosité, pour attendre que tu viennes, boulevard Arago. L'autre, dans le train, il a eu un geste, une force énorme pour ne pas la lâcher, puis il l'a ramenée contre lui, l'a protégée au milieu de l'enfer, il l'a tenue, lui a dit de ne pas bouger pendant les tirs des terroristes, puis lui a dit de fuir quand c'était fini, il n'a pensé qu'à elle, et puis il est mort de tout cela, il est mort quand il a été sûr qu'elle allait s'en sortir ! Ce type est un ange gardien, un martyr anonyme, un héros surgi de nulle part qui se sacrifie ! Moi je suis un prof qui se balade boulevard Arago, qui voit arriver un camion, oh attention, ouf, et puis voilà. C'est tout. Je suis vivant, il est mort, mais être vivant ne peut pas… être une qualité suffisante… légitime pour pouvoir lui parler de tout cela ! »

Il respira lentement, et je savais qu'il comprenait que ce que je venais d'expliquer était la réalité.
« Elle se rend compte de cela, la psy, dis-moi ? Elle sait que je suis… que je ne peux pas me connecter avec cette réalité-là ?
— Oui, on en a parlé ensemble. Oui. Mais… connecter est le mot, justement. Personne n'a accès à Alexandra, personne n'a la clef, elle est débranchée depuis votre rencontre, depuis ton geste.
— Et cette psychiatre, une professionnelle, pense que si j'ai… coupé le fil malgré moi, je peux être celui qui est capable de remettre le courant ?
— En gros, c'est le principe, oui. Une chose à tenter, si tu es d'accord.
— Mais elle propose cela alors que je suis extérieur à cela, et qu'elle sait bien que je n'ai aucune compétence pour entamer une conversation avec quelqu'un qui souffre, je suis incapable de démêler les signes du traumatisme, ses réactions ? Tu… C'est dingue !
— Quoi ?
Non mais rends-toi compte ! m'exclamai-je en essayant de contenir ma voix. Les conséquences de cela peuvent être catastrophiques, c'est de la folie, je ne suis pas médecin, pas compétent, tu entends, Franck ? Pas-com-pé-tent ! Tu imagines, elle peut aller plus mal après coup que si on ne tente pas cette folie. Il ne s'agit pas d'une coup de poker, Franck ! On ne peut pas partir à l'aveuglette comme ça avec quelqu'un d'aussi fragile, qui souffre autant, voyons ! Tu imagines, si je dis ce qu'il ne faut pas, et dont j'ignore tout, si j'appuie sans le savoir là où ça fait mal, et que… qu'Alexandra se suicide ! Tu y as pensé ? Tu pourra vivre après ça ? Hein ? Et moi ? Et cette psy qui veut jouer les apprentis-sorcière ? Elle en concluera que l'expérience est ratée ? »

J'avais envie de me lever et de le laisser là avec son problème insoluble.
« Tu veux faire de moi un levier mais au hasard ! Je vais te laisser, Franck. Je suis désolé, mais je n'ai pas la clef non plus, et… cette clef que j'ai peut-être parce que je suis vivant et que l'autre est mort, et parce que je suis le seul survivant à avoir éloigner la mort, cette clef-là est trop dangereuse. Et si cette psy ne voit pas le danger de vous en remettre à un inconnu qui n'y connait rien, et de lui confier la santé mentale de ta femme, alors il vaut mieux pour Alexandra que tu changes de psy !… J'y vais, Franck, ne m'en veux pas, je suis infiniment désolé de tout cela, mais ça me dépasse. Je ne suis d'aucune utilité effective. Aucune. »

Je me levai, enfilai mon sac à dos et lui tendis la main, qu'il serra avec finalement un petit sourire navré, une grande tristesse lui était tombée dessus, peut-être des regrets de m'avoir exposé tout cela, de m'avoir invité ce soir.
Mais tant pis.


Deux nouvelles semaines passèrent, et puis je reçus un message de la psychiatre, m'invitant à la contacter.

Le mardi suivant, j'étais dans son cabinet, près de la Porte de Versailles.
Une petite femme un peu ronde et très chaleureuse, qui m'offrit un café.
« J'ai parfaitement compris vos arguments, tout à fait fondés… C'est très juste. Vous n'êtes pas formé pour un entretien avec une personne fragile et traumatisée comme Mme (…), et votre implication dans son cas est liée aux circonstances, malgré votre intérêt et votre bienveillance, qui vous ont fait d'ailleurs vous déplacer à nouveau aujourd'hui.
— Mais… ? »
Elle sourit, puis devint grave et posa son menton dans sa paume avant de poursuivre en me regardant :
« … Mais elle s'éloigne. Elle est toute seule sur un territoire où personne ne semble pouvoir l'atteindre. Comme si personne ne pouvait parler sa langue, alors elle se tait.
— Vous parlez de territoire, de géographie (elle approuva de la tête), mais je suis un étranger. Je peux… comment dire… ?… passer les contrôles de douane, entrer sur ce territoire, mais je n'ai pas le passeport, je suis… un sans-papier chez elle, un clandestin, vous voyez ? Je n'ai rien à lui dire pour pouvoir l'aider. Je suis inutile. Et vous le savez bien ! Vous savez que mes réticences sont légitimes, et même que c'est dangereux ! Vous le savez, Docteur !
— Écoutez-moi… S'il vous plaît. Je ne veux pas jouer avec le feu.
— Pourtant… Mais allez-y. Expliquez-moi.
— Vous n'allez pas vous substituer à moi, ni entamer un travail avec Alexandra, me sourit-elle. Il ne s'agit pas de ça, bien sûr. Juste reprendre le contact, lui faire signe. Et vous êtes malgré vous en contact avec elle, je le ressens. Le contact physique l'a sauvé de la mort. Deux fois. Vous êtes un inconnu, mais le lien avec vous est là.
— C'est-à-dire ? Qu'attendez-vous de moi ?… »

En finissant de prononcer cette phrase, je compris que je venais d'accepter ce que j'avais refusé juste avant avec véhémence. Mais elle ne triompha pas pour autant, et reprit.
« Tout ceci reste entre nous, d'accord ? N'en parlez pas à son mari. Et cela n'a pas valeur de conclusion médicale…
— C'est une conversation devant un café.
— Voilà ! sourit-elle de façon charmante avant d'enchaîner. Voilà comment je peux illustrer les choses pour vous aider à les visualiser. Il y a la mort partout, qui ne veut pas d'elle, en quelque sorte. Elle n'est pas victime directement de la culpabilité du survivant, qui touche souvent les victimes rescapées d'une catastrophe collective. Cette culpabilité me semble périphérique, son problème est ailleurs. Elle est vivante mais sans comprendre pourquoi, sans pouvoir le prouver, en définitive, vous comprenez ?… car son sauveur est mort. Sa survie est un mystère, et celui qui aurait pu en témoigner, "incarner" cette survie, en quelque sorte, y a laissé sa peau.
— Elle culpabilise de cette mort, de ce sacrifice, à votre avis ?
— Je ne pense pas, pas de façon claire, mais cette mort la laisse seule face à elle-même, condamnée à attendre. Elle a eu un allié imprévu et surpuissant durant quelques minutes décisives, et cet allié est parti définitivement.
— … Et moi j'ai reproduit cela, en moins fort… mais j'ai l'avantage de ne pas m'être autodétruit dans cet épisode, dans cet avatar de sauvetage boulevard Arago ?
— Voilà. Vous n'êtes pas un Dieu tombé du ciel et reparti aussitôt dans le Mystère, vous êtes un homme normal. Celui qui peut peut-être lui montrer qu'elle est vivante et reliée au monde.
— … Et que le monde a besoin d'elle.
— Voilà. Vous avez parfaitement compris. Vous ne pouvez pas être dangereux… La réalité ne lui veut aucun mal, maintenant que le chaos a cessé de tout détruire autour d'elle. »

J'étais ému, je ne le cachais pas : elle était là entre autres pour cela, recevoir les émotions en trop.

« Concrètement, que préconisez-vous ?
— Je ne suis pas donneuse d'instructions, ni à la tête d'une expérience. Je cherche avec vous, et je connais mieux que vous ce territoire dont nous parlions. mais il est à chaque fois différent…
— Et je serai seul là-bas avec elle.
— Oui. J'apprécie votre façon de voir les choses, je tiens à vous le dire. Et votre dynamisme. Vous êtes vivant, et c'est parfait !
— Comment voyez-vous les choses ? demandai-je en répondant, sincèrement touché, à son sourire.
— Elle a une petite maison de famille aux Sables d'Olonne, où d'ailleurs elle se rendait au moment de l'attentat. C'est là-bas que sont enterrés son père et son frère. Une toute petite maison, mais à elle toute seule. Ce serait bien, je crois, que vous puissiez la voir là-bas.
— Qu'elle termine le voyage interrompu ?
— Ouiiiii ! Exactement. Comme déclencheur intime et sécurisant, pour renouer les fils coupés. Vous savez… je vais me permettre une confidence, que je n'avais pas prévu de partager du tout avec vous.
— Dîtes-moi ?
— … Vous rencontrer aujourd'hui, c'était aussi une façon pour moi d'évaluer votre intelligence relationnelle, votre degré d'empathie, votre patience, votre lucidité.
— Alors j'ai passé l'examen avec succès ? demandai-je en éclatant de rire.
— Oui ! s'exclama t-elle en riant avec moi. Plus sérieusement, vous serez seul avec elle, à vous de faire au mieux, je ne serai pas dans la pièce à côté, ou au bout du fil à vous donner des conseils dans l'oreillette, vous voyez ? Je ne supervise pas, et Alexandra n'est pas une forcenée qui s'est prise en otage elle-même, même si l'image serait facile et pratique. Il faut que vous vous sentiez libre. Pas en mission.
— Vous voulez dire… que je peux aider, participer, que je ne suis pas là pour la guérir, pour la sauver ?
— Non : vous l'avez déjà fait, en fait.
— … Que je ne suis pas un négociateur, continuai-je, pas un soldat… pas un psy, pas un Prince charmant. Pas un ami non plus…
— Une sorte de frère de sang qui ne la connaissait pas avant.
Frère de sang ?
— Vous l'avez touchée pour la sauver. C'est le lien. »

Je restais silencieux, à réfléchir, et elle garda le silence, elle faisait ça bien, elle était même formée pour cela.
Puis je me tournais à nouveau vers elle : « Il y a quelque chose, tout de même… Je voudrais vous en parler…
— Oui ?
— Son mari. Franck.
— Je vois, oui. Je comprends. Le lien.
— Oui ! J'ai touché sa femme, et… pour la sauver. Je lui ai… retiré ce privilège de Prince charmant, justement. Deux types du même prénom tombés du ciel ont attrapé sa femme pour lui sauver la vie, et lui il est là, impuissant, et… je vais aller au bord de la mer avec sa femme pour essayer une nouvelle fois de la sauver. Superman en mission… Blagues à part, ajoutai-je devant le sourire de la psychiatre.
— Oui. Vous avez parfaitement raison, et cela ne m'avait pas échappé. Votre lucidité est une bénédiction. Sa jalousie potentielle, présente ou à venir…
— … Et pas que cela ! Il y a moi aussi. Alexandra est… charmante, fragile, je vais aller vers elle… comment dire… du fond du cœur. La lucidité dont vous parlez n'est pas forcément un garde-fou. Et pour l'instant, ma place commence à devenir claire, je suis sans doute utile, mais il me faudra redisparaître si elle va mieux, et que j'ai pu servir à cela. Bienfaiteur ponctuel. À part cela, je n'ai aucun statut à défendre, comme nous l'avons souligné.
— Vous êtes intelligent, ça peut effectivement être compliqué. Elle est charmante, elle est à secourir, et son mari est en retrait, obnubilé par sa guérison, et pour lui vous êtes un levier, une interface, un intermédiaire nécessaire, et il ne vous envisage pas sur le plan humain et individuel, et encore moins sur le plan sentimental, du point de vue… comment dire cela ?…
— … du point de vue des symboles à la con du conte de fée : le prince naïf, le héros sur son cheval, et la nana malheureuse prisonnière dans sa tour. »
Elle éclata de rire.
« On va faire en sorte que vous alliez tuer le dragon, mais sans mettre le souk dans le royaume en kidnappant la princesse pour partir le plus loin possible.
— Pourtant, vous avez toutes les cartes du royaume, vous me l'avez dit, et vous devez vous y connaître en pomme empoisonnée, c'est un peu votre boulot. »
Son hilarité redoubla et elle me lança : « Vous avez eu un geste instinctif pour la sauver, mais Alexandra a eu de la chance, je crois, que l'auteur de ce geste, ce soit vous et pas un autre. »
Elle s'essuya les yeux et ajouta, à nouveau sérieuse :
« On ne sait pas où on va, mais ne vous en faîtes pas si après, c'est compliqué. Je serai là pour la suite. Je n'abandonne personne. »

(À suivre…)

Modifié par Riga, 17-09-2016 - 21:18.

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#2 Riga

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Posté 30-06-2016 - 22:56

Voir le messageRoxaneAlex, le 30-06-2016 - 22:27, dit :

J'aime tes histoires Riga et tu le sais maintenant.
Mais là, j'avoue qu'à la lecture de certaines scènes, je n'ai pas le courage de continuer... le TGV Paris Nantes, Oudon, c'est un peu trop parlant pour moi.
Je reviendrai une autre fois...

Oui, je comprends tout à fait…
Et je n'ai pas situé cela là par hasard, c'est parlant aussi pour moi.

Et des références à la violence et à l'actualité, ce n'est pas là gratuitement, et j'aime trop mes personnages… et mes lecteurs, pour jouer avec cela de façon anodine.

Modifié par Riga, 30-06-2016 - 23:02.

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#3 OlivX

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Posté 01-07-2016 - 10:42

Waouh,  c'est prenant,  d'une sensibilité extrême et, comme toujours, c'est un délice à lire.
Vivement la suite :)

#4 Amandilh

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Posté 01-07-2016 - 15:20

Ça démarre, les personnages sont bien en place, vivement la suite...

Mais on en attend aussi une autre Image IPB

#5 kobra49

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Posté 06-07-2016 - 17:01

Mon cher Riga, est il nécessaire de te redire que j'adore ton style d'écriture... Mais là tu m'as vraiment scotché avec cette nouvelle histoire dont le sujet n'est pas si facile a traité... j'ai hate de pouvoir lire la suite de cette histoire comme de celle évoqué par Amandilh

#6 levosgespat

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Posté 06-07-2016 - 20:56

Quelle écriture !
À se demander, Riga, si votre métier n'est pas scénariste ( doué qui plus est !) pour BD ou film
Au plaisir de vous lire !!

#7 Riga

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Posté 12-07-2016 - 14:47

Voir le messagelevosgespat, le 06-07-2016 - 20:56, dit :

Quelle écriture !
À se demander, Riga, si votre métier n'est pas scénariste (doué qui plus est !) pour BD ou film
Au plaisir de vous lire !!
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Bien vu !
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#8 Riga

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Posté 12-07-2016 - 14:48

Voir le messagekobra49, le 06-07-2016 - 17:01, dit :

Mon cher Riga, est il nécessaire de te redire que j'adore ton style d'écriture... Mais là tu m'as vraiment scotché avec cette nouvelle histoire dont le sujet n'est pas si facile a traité... j'ai hate de pouvoir lire la suite de cette histoire comme de celle évoqué par Amandilh
Merci beaucoup, cher reptile angevin.

J'ai un peu de temps pour poursuivre cette histoire : à très bientôt, donc !

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#9 Riga

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Posté 16-07-2016 - 00:14

Je viens de relire ça, et… glups.
Pour la suite, c'est costaud.
Et déjà, en l'état.
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Mettre en scène une histoire érotique dont l'intrigue tourne autour d'un attentat, et où l'héroïne, dès le début de l'histoire, échappe à un camion fou, ce n'est pas… facile, après ce qui s'est passé à Nice hier.

Mais cette histoire s'inscrivait déjà dans un climat traumatique malheureusement bien réel (j'ai été personnellement concerné par l'un des attentats de cette série noire), et j'espère ne pas heurter de lecteurs touchés par ces événements de Nice qui me mettent le ventre et la tête en vrac (d'autant que je connais très bien les lieux), et mon envie est intacte : le sexe est une pulsion de vie, de renaissance, de puissance lumineuse.

Je continue donc, et on peut en discuter par MP si cela ne vous convient pas.

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#10 Riga

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Posté 19-07-2016 - 14:19

2/Les Sables

Je suis en train de regarder le paysage en attendant que mon café refroidisse dans le petit gobelet quand mon mobile vibre dans la poche de mon jean.
Je vois s'afficher le nom de la psychiatre.
« Bonjour Docteur !
— Tout va bien ?
— Oui, je suis encore dans le train, et nous n'allons d'ailleurs pas tarder à arriver à hauteur de… d'Oudon. Je peux vous rappeler ?
— Oui, bien sûr… »

Je parle à voix basse, dans ce train où tout le monde pense à cet attentat effrayant, dont nous allons traverser les lieux à vitesse réduite… Même si les voies ont été remises en état depuis des mois, cet endroit précis est pour longtemps le théâtre de l'effroi et de la mort, une zone qui restera hantée, et les trains ralentissent encore, en hommage frigorifié aux victimes de ce carnage.
Impossible de détourner la ligne, comme les médias en ont évoqué la nécessité, pour éviter de traverser ce sanctuaire funèbre : pas de place le long de la Loire… Alors les trains ralentissent et prennent un peu de retard, et tout le monde se tait.

Je termine mon café après avoir remis mon téléphone dans ma poche… Et le train ralentit, il y a trois signaux qui retentissent, imposant le silence.

Une demi-heure après, nous passons par Nantes, où j'ai un changement : dès que j'atterris sur le quai, je compose le numéro de la psy.
« Comment allez-vous ? me demande t-elle.
— Bien, mais j'ai jamais fait un truc aussi étrange : des centaines de kilomètres, prendre le train, pour un espèce de rendez-vous pour lequel je ne suis sans doute d'aucune utilité, pour aller voir quelqu'un que je ne connais pas, et avec lequel il est… improbable, on va dire ça : improbable, que j'ai le moindre échange. C'est un peu débile, tout ça, je dois dire. C'est l'impression que j'ai.
— Oui je sais.
— Et ce ne sont même pas des vacances. Même s'il fait beau.
— Je comprends votre perplexité, on en a parlé… Relisez vos notes, mes conseils…
— Oui, mais je suis comme en mission, là, tout le monde compte sur moi et…
— Non non, vous êtes une possibilité, c'est adorable, ou plutôt très chouette et fort, de votre part d'avoir accepté cela, même si c'est étrange.
— Une possibilité, oui je sais, soupirai-je.
— Vous avez l'impression d'être un imposteur, c'est ça ?
— … Ouais, c'est assez juste : pas à ma place, il y a méprise, on attend de moi un truc qui m'échappe. Je ne suis pas médecin, et pas un gourou, pas un magnétiseur…
— Vous êtes un indice. Une possibilité. Repensez à cela, et n'hésitez pas : un indice, une possibilité. On verra bien… Pour reprendre l'image de l'enfermement, vous avez une possibilité de clef. Dîtes-vous une chose : on verra bien, essayons. Et je serai là après, pour vous aussi.
— Oui. Alors on verra bien. Je vais relire mes notes. Je vous rappelle quand pour… mon rapport ?
— Quand vous voulez. Après, prenez votre temps, mais je suis à votre disposition si besoin. Jour et nuit. Mais oubliez-moi, Marc. Je vous fais entière confiance. Vous êtes l'homme de la situation, vous faîtes au mieux…
— Et son mari… ?
— Ne vous préoccupez pas de lui, mettez-le de côté pour le moment. Vous vous occupez d'elle, vous êtes là pour elle, vous faîtes au mieux, et on en parle après, vous et moi. Son mari, Franck, c'est moi qui m'occupe de lui. »

Je raccroche, rassuré par sa voix et son propos, sa tranquillité, elle est douce et solide, elle est une référence… Formée, professionnelle, elle a l'expérience de ce qui coince, et de ce qui est tordu.
Ma tête est encombrée de pensées. Elle sait ce qu'elle dit, les risques pris, et elle sait aussi que j'avance un peu dans le brouillard en allant voir Alexandra, paumée dans son traumatisme, elle sait que je me sens incompétent, mais… si justement elle me dit ELLE qu'il faut essayer, il doit y avoir une raison, je me sens plus légitime, pas à ma place réellement (ça reste étrange), mais pas complètement à côté de la plaque.

Je respire avec plus de légèreté, et après m'être pris un café pas si mauvais que cela dans un distributeur dans le hall Nord de la gare de Nantes, je vais attendre au soleil au Jardin des Plantes juste en face.

Dans le train pour les Sables d'Olonne, je relis mes notes. Et puis je me repose : on verra bien, comme elle dit.

En arrivant dans cette ville balnéaire que je ne connais pas, où je n'ai jamais mis les pieds, le ciel s'est assombri, la chaleur est devenue lourde, orageuse, pas un souffle, mais il y a de l'iode, de l'électricité.
Je me dis en souriant in petto que ce n'est pas l'atmosphère idéale pour entamer une mission de laisser-aller pour retrouver les autres, le monde, le sourire.
Bon, allons-y.
Je sais que la maison n'est pas loin de la gare, j'ai cherché sur Internet.

C'est la psy qui a réfléchi aux modalités de ce curieux rendez-vous, et qui a tout organisé avec l'accord de son mari qui était selon elle prêt à tout accepter « du moment qu'il se passe quelque chose » : elle a demandé à Alexandra si elle voulait se reposer aux Sables, c'est-à-dire y retourner, mais pas en train. Elle a dit oui, son intérêt était plus aiguisé que d'habitude, d'après la thérapeute.
Elle a demandé à sa patiente si elle se souvenait de l'homme qui lui avait permis d'échapper au camion, près des Gobelins.
Elle a dit oui, en la fixant, sans plus de réactions.
« Voudriez-vous discuter avec lui, tranquillement, qu'il vienne vous voir aux Sables d'Olonne, pour parler, pour changer d'air ?
— Il est psychiatre ?
— Non.
— Juste pour discuter ? Il viendrait là-bas ?
— Oui, je pense. Je lui demande ? »
Alexandra a haussé les épaules, et lâché : « Comme vous voulez. »

Et me voilà avec ma petite valise à roulettes, qui cherche la petite rue, vers la mer, dans l'après-midi orageuse, en évitant de me demander trop explicitement ce que je fous là.
Genre : « Mais qu'est-ce que je fous là ? »

N°29.
Une petite maison absolument charmante, un rêve de maison de vacances minuscule au bord de la mer pour Parisiens qui ont du goût, pimpante aux volets bleus violacés, un peu en retrait de la rue derrière une barrière désuète et jolie. Un petit paillasson au pied de la porte, un globe de verre sur un chassis cuivré au dessus de celle-ci, le numéro émaillé, une boîte aux lettres à l'ancienne : décor délicieux.
Je sonne, la sonnette est sur un cabochon en porcelaine.
Tout est parfait, le glamour balnéaire français éternel, mis en scène comme une carte postale perpétuelle le long des plages de la Manche à Biarritz…

Alexandra m'ouvre et me dévisage, ses yeux m'observent sans sourire mais son visage n'est pas fermé, elle semble détendue, peut-être intriguée.
« Bonjour. »
Elle m'a adressé la première la parole, je me dis instinctivement (et bêtement) que la psy sera contente de l'apprendre.
« Bonjour ! Je suis Marc… !
— Oui. Entrez… Bienvenue chez moi. Même si je n'ai pas vraiment le choix… »
J'accuse le coup.

Elle n'est pas hostile, mais comme marque d'accueil, c'est plutôt réfrigérant, et pas franchement bien engagé ! Je reste immobile, interdit et gêné, sans doute un peu blême, alors qu'elle s'est poussée pour me laisser entrer. Elle me jette un regard et me lance : « Entrez, entrez, excusez-moi de ma remarque. »
Je passe devant elle en faisant attention de ne pas la toucher ou pire : lui rouler sur les pieds avec ma valise !
Elle ajoute : « Ce n'est pas contre vous. Je vous remercie d'avoir fait le voyage jusqu'ici… Marc. »

Elle prend ma veste en jean et la suspend à une patère ancienne, je la regarde sans trop d'insistance pour essayer d'évaluer son malaise, et, ou, sa mauvaise humeur, mais non : son joli visage est tranquillement morne, apathique… ses yeux attirent mon regard, mais ce n'est pas le moment de la déranger, je regarde autour de moi, le couloir d'entrée minuscule et adorable, donnant sur un escalier face à la porte d'entrée de la maison, les petits tapis aux couleurs acidulées, les lampes, le courrier sur une petite tablette, sur la droite une petite cuisine, sur la gauche la porte est fermée.
Un intérieur charmant.
Alexandra me contourne par la gauche, et rentre dans la cuisine, en m'invitant à la suivre, et me demande si je veux un café.
Elle porte un tee-shirt rouge passé à encolure en V, et par dessus un gilet très fin, blanc, un jean et des espadrilles : le french chic balnéaire discret.

Je lui dis que oui, en la remerciant, elle me désigne une chaise laquée rouge en paille, à la table, j'y prends place, j'attends quelques secondes et je prends mon courage à deux mains, tandis qu'elle s'affaire sans plus s'intéresser à moi avec les morceaux d'une cafetière italienne.
« Je peux vous appeler Alexandra ?
— Oui, pas de problème, répond t-elle sans se retourner.
— Je veux vous dire que je ne suis pas… que je ne me sens pas à ma place ici, à frapper à votre porte, à ce que vous me receviez.
— Pas de problème, répète t-elle simplement en arasant le café en poudre dans le réceptacle de la cafetière. Mais vous êtes venu…
— Mais je peux repartir après ce café, vous savez. »

Elle ne répond rien, je ne vois pas son expression, elle allume le gaz, y place la cafetière dont elle a rempli d'eau la partie haute.
J'attends en silence moi aussi, je ne veux rien brusquer.
Elle repousse un dessous de plat en fer forgé et dispose tranquillement deux tasses bleues toutes mignonnes sur des soucoupes, sans croiser mon regard, puis s'assied et place ses bras croisés sur la table, elle s'appuie dessus, penchée en avant, ses épaules haussées encadrant son cou, et me dévisage calmement.
« Je ne sais pas à quoi ça sert, tout ça. Vous n'êtes pas en cause, hein… Mais… Je ne suis pas idiote. Je vois les efforts de tout le monde pour me sortir de là. Et maintenant, vous, là, dans ma cuisine. »

Je reste silencieux, très attentif, le visage neutre, mais les yeux agiles et scrutateurs.
La psy m'a donné une instruction et un conseil absolument essentiel : il faut la laisser parler, la laisser amorcer l'échange.
Ça tombe bien : je me sens de trop, pas à ma place, pas en mesure de la ramener ni de lui imposer quoique ce soit, et pour une fois je préfère me taire.

Mais relancer, tout de même. J'ai pensé et noter librement des petites choses qui me venaient à l'esprit, ces derniers jours, et même si je suis certain d'oublier des points essentiels, une question me revient à l'esprit, que je prononce d'une voix douce, pas trop forte :
« La psy qui vous suit, le Dr (…), vous l'aimez bien ?
— Oui.
— Elle m'a plu. C'est quelqu'un de bien… Si ça avait été quelqu'un d'autre, je n'aurais pas passé ma journée… à voyager pour venir boire un café ici. »
Elle sourit un peu, et je me demande si elle a senti que j'évitais au dernier moment de dire « dans le train » pour ne pas lui faire peur.
Il faut que je sois à la fois plus attentif et plus détendu, et je ne sais vraiment pas comment faire !

Elle se tait, le regard dans le vague, le sourire se dilue peu à peu dans l'apathie.
L'héroïne romantique. Mais on n'est pas dans un film français avec Arditi, et je sens le poids de tout cela augmenter en moi inexorablement, en même temps que mes chances d'arriver à la faire réagir sans pour autant la déranger.
Qu'est-ce que je fous là, en vrai ?

La cafetière italienne gargouille et soupire, et vient combler le silence et la gêne.
Elle lève finalement les yeux vers moi, ils sont jolis et tristes, pas tout à fait éteints mais sans aucune effervescence. Je la regarde droit dans les yeux : de fait c'est reposant, apaisant.
Elle se lève et éteint le gaz. Nous sert le café.

Et pendant que nous buvons ce café, de part et d'autre de cette table dans cette petite cuisine charmante, il ne se passe rien.
Absolument rien.

C'est une déroute, ce rien, qui scelle ma décision d'en finir avant que cela ne devienne une farce.
Et cette farce est sinistre parce que cette jeune femme ne va pas bien, et que je suis ridicule et impuissant à n'y rien changer.

Aussi je repose ma tasse et avec le soulagement de la défaite, je lui dis que je vais y aller, retourner à la gare.

Je ne vais pas m'excuser : ce n'est pas moi qui ai tenu à participer à cette tentative avortée, et dans ma tête, je cherche déjà ce que je vais dire à la psy pour me justifier de l'évidence.
Un soupçon de sens pratique fait s'exclamer Alexandra : « Mais vous ne savez même pas s'il y a un train pour Paris !
— Je verrai bien. D'ici la fin d'après-midi, je pense que je vais trouver, quand même !
— Je vous accompagne. »

Au moins ne proteste t-elle pas poliment, ne fait-elle pas semblant : elle admet en acceptant que je reparte que c'est très con et très inutile d'être venu la voir, quel que soit le bien que l'on pense tous deux de sa psy.
Cette expérience plus qu'hasardeuse avec un néophyte, un passant, est ratée. Point.

Elle ne met pas de veste, et ferme la porte tandis que je la précède dans la petite rue, devant la maison, avec ma valise. Je viens de prendre le café le plus idiot et le plus coûteux de ma vie, même si je n'ai rien payé, bien entendu (j'étais en mission).

La chaleur de l'après-midi est étouffante. Alexandra met ses lunettes noires de luxe et me fait signe de partir en sens inverse :
« On va passer par la mer. »
Au moins je n'aurais pas perdu ma journée complètement, me dis-je en la suivant.
Un virage de cette petite rue déserte, et puis on aperçoit l'océan entre deux maisons. Je respire dans le silence, touché par le romantisme totalement absurde de cet épisode Sables d'Olonne.
Elle tourne légèrement la tête vers moi : « Vous devez être déçu, énervé, d'être venu pour rien… ?
— Je suis un grand garçon, vous savez : j'ai accepté cette histoire bizarre. J'y ai cru. Je ne regrette pas vraiment. J'ai pensé que ce serait faisable, à un moment donné, quand j'ai accepté. Je n'ai pas été manipulé, par personne. Mais c'était idiot, et je vous ai dérangée.
— C'est gentil d'être venu, d'avoir essayé.
— Vous allez comment, en ce moment ? »

Elle garde le silence quelques secondes, et je crains de la voir se refermer, mais elle semble simplement avoir réfléchi à sa réponse quand elle reprend : « Je ne sais plus où j'en suis, tout le monde s'inquiète pour moi, mais je flotte sans savoir si la vie d'avant est possible à retrouver. »
Elle retombe dans le silence, je me tais, et l'on poursuit la balade, au son léger des roues de ma valise. Je regarde les maisons, le sable qui commence à envahir par endroit le bitume : les plages ne sont pas loin, et il y a des goélands qui volent lentement, la silhouette sombre des pins.

Et puis elle me lance : « Il y a quelque chose dont je me rends compte, là, c'est bizarre…
— Oui ?
— Je me sens moins bien quand je marche, depuis toutes ces histoires.
— … Moins bien ? C'est-à-dire ?… que quand ? Moins bien qu'en faisant quoi ?
— Que chez moi, qu'immobile. Pourtant marcher, m'aérer… j'en ai besoin. Mais je m'en rends compte, là. Peut-être parce que vous êtes là.
— Vous vous sentez moins bien ? C'est-à-dire ? répétai-je doucement, intrigué.
— J'ai peur. »

Je retiens mon souffle. Peut-être que ma venue ne sera pas complètement un échec, peut-être que je peux servir à quelque chose. Finalement la psy a peut-être eu raison ?
« Peur en marchant ? Vous marchiez. Dans le train. Boulevard Arago.
— … Oui.
— Vous marchiez vers le danger. En ligne droite. »

J'ai alors une idée bizarre, instinctive : la retenir avec précaution dans sa marche en avant, l'arrêter dans sa progression, sans la brusquer.
Je n'ose pas poser une main sur son ventre, alors je me lance, je laisse ma valise plantée là et la prends par les épaules et je m'arrête en la stoppant avec douceur.
Elle s'arrête, figée, le regard fixe. Je décide, je ne sais pourquoi (j'improvise franchement), de laisser mes mains sur les épaules, elle ne proteste pas, elle est immobile.
On reste là, sans bouger, elle ne dit pas un mot et son profil que j'aperçois est inexpressif.

C'est à moi de rompre ce silence étrange, cette immobilité.
« On continue la promenade ? »
Alexandra me jette un regard absent, mes mains quittent ses épaules, puis nous reprenons notre marche.
On arrive sur une avenue de bord de mer, elle marche lentement, sans réaction, sans regarder autour d'elle, comme un robot aux batteries faiblardes.
Je ne sais pas si j'ai bien fait.

Elle me désigne la terrasse d'un café, j'approuve en silence, et on choisit une table un peu éloignée des autres consommateurs.
On commande, un café pour moi, un citron pressé pour elle, et on attend d'être servis.

Et puis je regarde la mer en plissant les yeux, je n'ai pas mes lunettes noires. Le ciel est sombre à droite au dessus de l'océan, l'air est plein d'orage, il n'y a pas un souffle d'air.
Elle ne dit rien.
Je pense que l'idée du train de retour s'éloigne, mais ce n'est pas grave, et je ne regarde pas l'heure : je me sens bien dans ce no man's land relationnel, avec cette femme silencieuse et perturbée, au soleil, dans le brouillard mais au soleil, à boire mon café en bord de mer.
C'est dingue et c'est en même temps évident.

« Vous avez raison… » dit-elle brusquement à voix basse, et je me garde de demander en quoi j'ai raison, j'attends.
« J'ai peur de marcher. Vous m'avez retenu, si je marche je vais à la mort, je vais mourir si je marche, il faut me retenir mais il n'y a personne…
— Je suis là.
— Vous allez prendre le train, vous allez repartir, vous l'avez dit ! »
Elle a changé de voix, une voix énervée, plus aigüe, les mots s'enchaînent puis débouchent sur le silence brutal, alors je prends mon temps et la regarde avec un sourire rassurant, pour calmer son stress qui commence à monter.
« Je peux rester ? Vous voulez bien ?
— Pourquoi pas oui.
— Merci. Je partirai quand vous voudrez, ne vous inquiétez pas : quand vous me le demanderez, je m'en vais, d'accord ?
— Oui. C'est d'accord. »
Elle paraît moins émotive, elle respire mieux.
« On rentre ? J'ai froid. »

Elle se lève vivement, je ne comprends pas comment elle peut avoir froid dans cette chaleur étouffante, sous ce soleil, mais… oui ok.
Je saisis ma valise et vais régler, et puis je la suis, on fait demi-tour.

Elle marche lentement, je n'ai aucun mal à marcher à ses côtés, mais en revanche j'ai du mal à la suivre. Elle est perturbée par ma présence, je la sens agitée, son esprit et ses nerfs travaillent, ça se voit.
Il faut que je fasse attention. En attendant, je ne sais pas vraiment comment relancer le dialogue entre nous. Mais ne pas me forcer, attendre, me semble une bonne idée à défaut d'être une solution : elle a déjà accepté que je reste, explicitement, c'est inespéré.
Et du coup, j'ai envie de continuer à explorer cette parenthèse étrange, en sachant que je ne suis pas forcément sorti de l'impasse, au fond de laquelle je menace encore de me fracasser.

On entend un grondement qui roule longuement, et le vent se lève, quelques bourrasques irrégulières, elle presse un peu le pas et me dit qu'il faut prendre du pain pour ce soir.
On bifurque sur la gauche, on passe sous des pins dont les racines déforment le bitume du trottoir, et j'aperçois devant nous, sur la gauche à un carrefour la boulangerie.

Je ne fais pas attention, mais je la vois se tourner brusquement vers moi et me lancer à voix basse, une voix tendue : « Les voisins ! Je vais dire que vous êtes mon frère, ok ? Il sait que j'ai un frère, ok ? »
Je souris pour marquer mon approbation opérationnelle, et en regardant à nouveau devant nous, je vois une petite famille venir à notre rencontre.
Le père, la mère, la trentaine bien élevée, et une petite fille de six ans qui tient deux baguettes enroulées dans du papier dans ses bras. Et un petit chien décoratif et bien peigné, en laisse.
« Oh, Alexandra ! Comment allez-vous… ? »

On s'arrête, elle me présente comme son frère qui vient d'arriver de Paris pour quelques jours, je serre les mains en souriant aimablement, et on ne me pose pas de questions par la suite, c'est parfait.

Je suis la conversation et détecte l'empathie particulière de ce couple : sans aborder le sujet, bien entendu, il me parait évident qu'ils savent qu'Alexandra a été vicime de l'attentat et qu'elle n'a pas mis les pieds dans sa maison de vacances depuis. Ils demandent des nouvelles de Franck, et me lancent d'un air soulagé  et sympathique : « Vous avez bien fait de venir, c'est bien ! »
Le chien s'agite un peu, la petite fille en a assez, il va pleuvoir : on se dit au revoir.

Alexandra sourit, et on continue, elle ne dit rien de plus jusqu'à ce que pourvu de notre pain aux amandes nous soyons sortis de la boulangerie.
« Je suis désolé d'avoir dû raconter que vous…
— Aucun problème : c'était impossible à expliquer de façon crédible et simple, autant dire cela, vous avez eu le bon réflexe, c'est parfait. »
Elle sourit légèrement, un peu gênée. « Je n'allais pas dire que vous étiez mon psy, on ne passe pas le week-end avec son psy !
— … C'est surtout que je ne me sens pas du tout prêt à jouer les psychiatres. Je préfère être votre frère. Un psychiatre doit être mystérieux, avec un regard ironique, avec une veste en velours, il doit fumer la pipe, avoir le Monde dans sa poche. Il faut avoir des cheveux un peu volumineux et mal coupés, et les avoir perdu au niveau du front. Des chaussures anglaises fatiguées. Il faut des lunettes…
— Ah mais vous en avez, des lunettes ! répond t-elle en riant franchement, c'est la première fois, une victoire inattendue et fragile qui fait battre mon cœur plus vite, bon sang.
— … mais moi c'est des lunettes en aluminium, et italiennes, je rétorque avec sérieux, en fronçant les sourcils, il faut de l'écaille marron ! Ou bien des rondes en métal. et surtout, c'est mieux, les avoir sur le torse, suspendues à un cordon. Des demi-lunes pour lire le soir en caressant son chat, vous voyez. »

Elle rit toujours avec bonheur à mon petit numéro de typologie parlant de ce que je ne suis pas, et en cherchant ses clefs dans son sac de plage en paille, elle me lance d'un ton léger, mais en évitant mon regard : « Oui, vous êtes plus mon frère, c'est sûr, que mon médecin… »

On entre dans la pénombre fraîche de la petite maison si mignonne, elle me dit qu'elle va se changer, qu'il fait trop chaud, et que je peux prendre du thé glacé maison dans le frigo, et elle grimpe au premier, j'entends ses pas sur le parquet.
J'enlève ma veste, il fait trop chaud, c'est sûr.
Et puis je trouve un grand verre dans un placard haut, et dans le frigo, je ne suis pas étonné de ne trouver que du bio et du végétal, ça me fait sourire, et je repère un sujet de conversation tout trouvé : pas trace de viande, elle est végétarienne.
Le thé est délicieux, je m'assieds, consulte mes mèls, mes SMS… J'en ai reçu un de la psy qui me fait sourire : « Tout se déroule comme vous voulez ? »
Je réponds avec trois lettres : « TVB » et une main pouce levé.
Envoyer.

Elle serait vivement intéressée je crois par l'imposture du frère. Au-delà de l'impossibilité d'expliquer ma présence simplement, était-ce de sa part un réflexe de panique sociale, la marque d'un malaise plus général, la sauvegarde de sa réputation… une façon de ne pas embarasser son mari plus tard face aux voisins ?
Ce n'est pas grave. Ça m'amuse d'être présenté comme son frère.
En tout cas l'astuce est pertinente : un frère, c'est un homme absolument familier proche en âge, et qui peut débarquer de nulle part sans éveiller particulièrement l'attention, en tout cas pas le soupçon.
Il a gagné du galon, l'inconnu du boulevard Arago !

Je mets cela de côté pour le moment, finis mon verre lentement en regardant les actualités, ou ce qui en tient lieu, sur mon écran minuscule, et quand j'entends Alexandra redescendre l'escalier dont les marches en bois craquent, je glisse mon mobile dans mon jean.

Elle a une robe d'été bleu soutenu un peu fifties mais pas trop habillée, qui lui va bien, un petit collier en fil de métal argenté (de l'argent massif sans doute tout simplement, pas du toc), et une autre paire d'espadrilles jolies.
Je repère qu'elle s'est un peu maquillée, discrètement, et me demande si elle se maquille quand elle est toute seule ici le week-end et qu'elle ne veut voir personne.

« Je vais préparer le dîner, m'annonce t-elle. Une ratatouille, ça vous va ?
— Oh oui avec plaisir : depuis les ratatouilles de ma mère, je crois bien n'en avoir pas mangé !… J'ai cru remarquer que vous ne mangez pas de viande ?
— Oui, mais encore du poisson de temps en temps, sinon j'avoue, c'est trop compliqué pour moi.
— Et des œufs, j'ai vu cela… »

Pendant qu'elle prépare les légumes, on discute de tout cela, je la sens détendue, elle ne semble pas faire des efforts de conversation avec l'intrus que je suis.
Elle est même bavarde, sans excès, et je la fais sourire de temps en temps, et même parfois des petits rires quand je dis des bêtises exprès pour cela. Je veux ne plus être un intrus, justement, mais un invité agréable, c'est le moins que je puisse faire en ayant débarqué ainsi.

Son discours est intéressant, bien rythmé, elle est vivante et enjouée quand elle me parle des animaux qui ne doivent pas souffrir pour nous, et je me fais la réflexion diffuse que son rapport à la mort et à la souffrance a peut-être changé depuis le drame qu'elle a traversé.
Ce n'est pas le moment bien entendu de lui demander si sa prise de conscience date de ce traumatisme, ou si cela s'est renforcé à ce moment de bascule de sa vie.

Elle fait une pause quand tout est dans la cocotte, elle allume la hotte et se serre un verre de thé, puis vient s'asseoir en face de moi et me dit : « Je dois vous paraître plutôt en forme…
— Vous voulez vous en excuser ? »
Elle réfléchit avec un léger sourire.
« Vous vous attendiez à une malade neurasthénique. Et c'est ce que je suis, en fait.
— Mais vous êtes vous-même, là ? Vous ne jouez pas la comédie pour me rassurer ?
— Non, ça va. Mais je peux tomber très bas, vous savez ?
— Hé bien on ne va pas parler à l'avance de quand ça va pas, si vous trouvez que ça va, là ? Moi je trouve en tout cas. Et ça sent bon. »
Elle finit son verre, et me remercie d'un regard, j'en ai l'impression.
Nous parlons, en tout cas, elle n'est pas sur son île.

« Vous avez trouvé quelque chose, je crois, tout à l'heure, me dit-elle en reposant son verre. Je peux vous tutoyer ?
— Oui bien sûr.
— Oui. Il y a un truc, là, quelque chose. En me faisant remarquer que j'ai peur quand je marche parce que je marchais, dans ce train. Ou au carrefour, près de vous. J'y allais tout droit. »
Elle se tait, regarde la table, réfléchit.
J'attends, et réfléchis moi aussi, de mon côté.
À elle de poursuivre, je le sais, je le sens, tais-toi, Marc, laisse-la faire.

« Le problème… » reprend t-elle avant de s'interrompre. Je lui demande :
— Oui ? Quel est le problème ? »
Quelques secondes, et puis elle se lance, sans me regarder.
« Je n'aurais pas toujours quelqu'un avec moi, à mes côtés, pour me retenir. Pour comprendre avant moi et me retenir, et me sauver, c'est en ligne droite et j'y vais, c'est dingue je n'ai rien vu. Deux fois, et deux fois il y a eu un bras pour… un bras qui était là, qui est sorti de nulle part, et un jour j'irais au bout et il n'y aura personne, pas de mouvement pour me tirer en arrière, et pourtant dans ma vie le but c'est que je marche toute seule, non ? et que je me sauve toute seule, que je détecte, que je reste que je reste… en vie, quoi, le but c'est ça, et je ne comprends pas pourquoi je suis encore là. Je n'ai pas d'enfant, mais un enfant, quand on a un enfant, le but c'est qu'il soit autonome un jour, qu'il se débrouille tout seul, qu'il fasse sa vie sans toi, non ? Tu as des enfants ?
— Oui, deux. Deux garçons. »
Elle me dévisage et s'exclame brusquement : « Mais je ne me sens pas coupable, d'accord ? D'être vivante, hein ? Je ne sais JUSTE pas pourquoi je suis là, les autres je n'y pouvais rien, mais c'est juste ces bras, deux fois, ces mains. Vous avez raison, tu as raison : je marchais en ligne droite. La mort, et puis non : les bras. Et pourquoi deux hommes qui s'appellent Marc ?
— Je ne sais pas, Alexandra. Tu te rappelles : j'ai des lunettes mais je ne suis pas psy, pas thérapeute. Je ne sais pas.
— Mais tu en penses quoi ?
— Tu as du café, qui reste, dans ta cafetière italienne ?
— Tu veux pas plutôt un Martini, blanc, rouge, ou du muscat, ou… qu'est-ce que j'ai ? Un truc à boire pour l'apéro ?
— Martini ?
On the rocks ? James Bond, il boit cela avec de la glace, ou pas ?
— Hein ?… Dry, je crois. Avec une olive, ou un truc du genre.
— On cherche sur Internet ? »
J'éclate de rire. Elle aussi, et elle part dans la pièce de l'autre côté du couloir, et je l'aperçois dans un reflet de miroir, à gauche de la cuisine, qui allume un iMac (évidemment) dans la pièce à côté.

Je ne la rejoins pas, je l'entends commenter joyeusement ses trouvailles, et puis elle revient, et sort de la vodka, et des olives, on dirait une gamine qui prépare une super-blague.
« Allez zou, l'apéro de 007 ! Tu n'as pas le smoking, mais tu es un peu un agent secret, en mission tu arrives en parachute, ou à ski, ou mieux, tiens : en sous-marin… mais pas touche à la Girl, hein ? Tu arrives pour découvrir le secret, le code nucléaire du coffre-fort, et tuer le méchant qui ricane dans ma tête, il est tellement sûr de lui, il veut tout détruire !
— Il y a des chats qui se promènent, et des ordinateurs qui clignotent, c'est ça, dans ta tête ?
— Oui, et des courts-circuits. Ça fume, des fois ! »
On part alors dans un vrai fou-rire, elle se bidonne et moi aussi, et bon sang, si Franck, son mari, débarquait à ce moment précis, il me virerait d'ici illico et me trainerait jusqu'à la gare par le colbac pour me remettre dans le premier train pour Paris !

En continuant de se marrer elle finit sa préparation, dans deux verres, et puis elle s'essuit les yeux, l'orage tonne longuement quelque part, la soupape de la cocotte commence à chuchoter, elle me demande : « Il grignote quoi, James Bond, à l'apéro, tu sais ?
— Oh là non, j'en sais rien. Tu as une idée ?
— Non. Mais il est bien élevé, il est anglais, alors en fait, à mon avis… il se contente par politesse de ce que lui offre la femme en face de lui. Ah oui mais non, ce n'est pas pareil. Il s'en fout de l'apéro. De la politesse. Il veut la sauter, lui, toujours : c'est le principe.
— Mais je suis bien élevé quand même, même si je ne suis pas anglais. Tu as quoi à me proposer ? »
J'ai répondu spontanément, sans relever ni marquer de pause, calmement, et je croise son regard rieur qui apprécie mon flegme tout britannique.
« Je ne sais pas. Tomates cerises ? Noix de cajou, je crois, attends, je vérifie. »

Tout est disposé sur la table, je l'ai aidée à mettre cela dans des coupelles anciennes ouvragées, elle lève son verre, on trinque, et elle me lance : « C'est le moment où la belle jeune femme qui a vécu un drame horrible remercie le jeune homme d'être là et de l'avoir fait rire.
— Oui, effectivement. Et c'est le moment où pour la rassurer, le beau jeune homme lui dit que c'est en tout bien tout honneur. »
Elle éclate de rire et pose son verre : « Ah nan, t'es fou, c'est plus tard, ça, beaucoup plus tard ! Et même… il faut pas dire ça. Du tout ! Le mec qui dit cela, il pense exactement le contraire, et ça, ça peut faire peur à la fille ! Ou pas. Mais ça, ça veut dire que le bien, et l'honneur, ça va pas aller plus loin que le deuxième verre… allez oui plutôt : le troisième ! »

Moi je rigole, elle aussi, elle a les joues un peu rouges, moi je ne sais pas, mais cette soirée et son humour me plaisent.
Elle picore des petites choses, puis se lève et arrête le feu sous la cocotte. Et me tournant le dos, elle me lance : « Houlà, chuis désolée, ça va un peu vite, là, je crois, entre nous…
— Ne sois pas désolée : moi aussi tu sais je me sens bien.
— JE N'AI PAS DIT CELA ! s'exclama t-elle en se retournant, et comme je la regarde en me marrant d'avance, elle comprend que j'ai prémédité sa réaction, et éclate de rire, touchée.
Elle met le dessous de plat en grimaçant pour rire, pour jouer les vexées pas contentes, elle apporte la cocotte, me demande si je veux du vin, j'hésite et accepte, et avec une louche, elle me sert de la ratatouille dont la parfum est délicieux.
J'entends la pluie commencer enfin à tomber.

« Bon, me lance t-elle à mi-voix, on arrête de raconter des bêtises pendant qu'on mange, d'accord ?
— Ok. »

Elle me scrute et m'étudie pendant que je commence. Un régal, tous les légumes sont fondants et savoureux, c'est épicé comme il faut, je la félicite, sincèrement admiratif.
« Tu ne m'as pas répondu, tout à l'heure… J'ai dû te sembler un peu hystérique. Quand je te disais, ou plutôt que je me disais (je parlais un peu toute seule) que je marche, mais qu'il n'y aura pas toujours quelqu'un… pour me retenir, m'empêcher d'y aller.
— Je ne suis pas psy, c'est difficile d'oser te proposer mon opinion…
— Pourquoi ?
— Pourquoi… ? Hé bien… »
Je prends quelques secondes pour réfléchir, tandis qu'elle me sert un verre de vin, du vin de de Loire.
« J'ai eu un réflexe pour te sauver, mais c'est toute la légitimité que j'ai pour être là et te parler, et ce que… tout ça, ce que tu as vécu dans ce train, ça te donne une sorte d'ampleur humaine, tu as traversé un volcan existentiel, si je puis dire, et tu es là, tu as survécu, je ne suis qu'un mec normal dont le drame le plus important est d'avoir trouvé son boxer renversé par une voiture un matin, j'en suis encore ému, et je suis allé à l'enterrement de mes grands-parents, j'ai pas voulu les voir à la veillée mortuaire, alors je ne suis qu'un spectateur transparent de la vie et de la mort, à côté de toi, tu vois ?
— Oui, je vois, tu te trompes complètement, mais je vois et je comprends. Un spectateur transparent, tu dis ? Et si tu étais mon frère, juste là pendant le dîner ? »
Je la regarde, surpris, grave mais amusé par sa question, son regard légèrement ironique et aimable.

« Je suis ton frère. Ok. Alors je t'appelle Alex, depuis le temps. Mais non : Alexandra, c'est plus joli. Tu avances, de toutes façons, personne ne nous retient toujours, tout le temps. La liberté, ça va avec une certitude : on est seul à s'occuper de soi. Entouré, aimé, au milieu du monde et des sentiments,  avec sa famille et les siens, mais on marche seul, comme dit le chanteur, celui avec une cravate fine en cuir. »
Elle se marre et m'écoute.
« Tu as survécu à un drame énorme, grâce à un homme qui est mort. Il ne s'est pas sacrifié pour que tu vives, il est mort, c'est tout. Aucune logique, justice, aucun destin écrit, pour moi qui ne crois pas en un dieu quelconque, et même qui réfute cette idée derrière laquelle on peut si aisément se planquer et ne rien voir, et mettre les questions sous le tapis, la mort à mes yeux n'a pas de sens particulier. Le hasard et la chance : tu marchais vers la mort, et il a tendu son bras. Et puis tu as survécu et échappé au passage d'un camion conduit par un mec qui écrivait un SMS au volant, j'ai eu le réflexe qu'il fallait, sans réfléchir. Je ne suis pas un héros, pas même vraiment un sauveur, sauf que objectivement je t'ai sauvée la vie, mais pas un Prince charmant, pas un psy avec une veste en velours, même pas ton frère.
— Ça n'a pas de sens ?
— Ce qui a du sens, c'est que tu es en vie, c'est que ton mari a voulu qu'on discute ensemble, puis la psy, ce qui a du sens, c'est que je suis là, que je connais maintenant la composition du cocktail préféré de James Bond, et puis ta ratatouille. Toute l'humanité qu'ont permis et qui ont suivi ces gestes pour te sauver, ça c'est un cadeau. On peut ne rien en faire, on peut s'en foutre, tu peux mourir cette nuit à cause d'un microbe dans la ratatouille, on ne peut pas grand'chose.
— Il faut se laisser bercer par le chaos ?
— Je ne suis pas prof de philo, mais le chaos, oui, certes, mais cependant, je crois qu'on dirige sa vie, on la dirige sans pouvoir tout organiser, on a des désirs, on ne subit pas le mouvement, des désirs et des angoisses, des talents et des limites.
— C'est quoi tes talents, tes limites ? »

Je ris doucement et lui réponds qu'on est pas là pour parler de moi, mais j'ai eu le cœur qui s'est emballé quand elle a demandé cela.
Elle a de trop beaux yeux, je cherche trop à la faire sourire, à la calmer, à la rassurer.
Il faut que je me persuade que je ne vais pas la guérir, c'est une illusion.
Je ne veux pas me perdre en souriant comme un idiot dans cette impasse : l'illusion de la ramener à la vie, à la vie d'avant. Cela ne dépend pas de moi.
Il faut que je change de sujet.

« Le mec dans le train a été exceptionnel, il t'a longuement protégé.
— Et toi ?
— Oh moi… le geste que j'ai eu, c'est une chose idiote et géniale, on ne peut pas tirer de conclusions. Factuel, isolé, hasardeux, bienvenu. J'ai un cerveau moyen, de plutôt bons réflexes, j'étais gardien au hand, et puis des mains normales…
— Fais voir tes mains ? »
En me marrant, je pose ma fourchette et je les tends au-dessus de la table, et quand elle les saisit dans ses mains à elle en les examinant, je sens qu'elles sont chaudes, et douces, et je comprends trop tard que c'est une foutue mauvaise idée.
Elle les regarde, les retourne, les maintient et les détaille, et les manipule doucement, et de fait, elle les caresse : je dois être rouge camion de pompier.
« Alors tes mains ne peuvent rien contre le microbe de la ratatouille ? » me demande t-elle en fronçant les sourcils.
Je lui dis en éclatant de rire : « T'es pas croyable, toi !… » Et dans son regard je trouve les raisons d'ajouter aussitôt : « En tout bien tout honneur, hein !
— Bien sûr ! »
Elle rigole sans retenue, moi j'ai un peu de mal à respirer librement, je lui demande de lâcher mes mains, que je puisse finir : ça refroidit.
Je reprends ma fourchette. Dommage, elle m'a lâché.

« Tu as des jolies mains, et très efficaces.
— On a dit qu'on arrêtait de raconter des conneries, rétorquai-je en pouffant de rire, réjoui de tout cela.
— … des bêtises : je parlais des bêtises, les conneries c'est plus grave.
— Tu sais ? Quand on aura fini de manger, je voudrais essayer quelque chose…
En tout bien tout honneur ? »
Je retiens mon rire : « Oui, comme tu dis ! Je t'expliquerai. Tu marcheras en ligne droite. »

Elle m'observe, intriguée, puis me demande si je veux reprendre de la ratatouille. Merci. Elle me ressert du vin, et apporte du fromage, et puis une tarte aux pommes qu'elle a achetée chez le boulanger. Elle me propose un autre café, elle n'en prends pas, elle, et me le verse dans une tasse mignonne.

« C'était quoi ton idée ? »

(À suivre…)

Modifié par Riga, 17-09-2016 - 21:19.

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#11 Venus-Erotica

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Posté 19-07-2016 - 16:09

Merci mon ami pour tes mots, pour tes personnages... la sensibilité, la fragilité, la vie, la mort, être figés dans nos peurs, on connait tous cela et un peu plus aujourd'hui peut être. Tes personnages le portent aussi.
Et oui, le monde dans lequel nous vivons est ce qu'il est, avec toute sa violence, ces événements incompréhensibles, révoltants, tristes ; oui, ton histoire y fait écho de façon "dramatiquement" étonnante. Une chose est sûre, à mon sens, c'est que tu vas nous offrir là une ode à la vie et rien d'autre !

Chaque instant est précieux, chaque jour doit se vivre plus fort, tu portes cela en toi et en tes mots et tu nous le transmets divinement. Merci, je t'embrasse.

#12 Riga

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Posté 19-07-2016 - 21:21

Bon.
Je rougis un coup, alors.
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Ooooh… Merci beaucoup, Vénus !!

Je ne voulais pas écrire une comédie dramatique romantique, à l'origine, en fait, mais mes personnages voulaient avoir du temps à eux… J'ai prévenu qu'on était sur Voissa, et qu'on en était au chapitre deux et qu'on avait pas vu le moindre petit bout de nichons, ils sont encore habillés et y prennent un temps fou pour dîner, mais y s'en foutent, apparemment, y font même pas attention à moi.

[Attention_Spoiler]Quand ça tombe amoureux, c'est ingérable, un personnage d'histoire porno.[/Attention_Spoiler]
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#13 pepito-du14

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Posté 20-07-2016 - 08:33

tes mots me bercent, m'emportent...tes personnages me touchent.Je suis ému.Merci

#14 OlivX

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Posté 20-07-2016 - 08:46

J'ai beaucoup apprécié cet épisode, il est plein d'humanité, on ressens la fragilité des personnages, mais comme le dit tres justement Venus, c'est une ode à la vie.
Vivement le plaisir de découvrir la suite

#15 Venus-Erotica

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Posté 20-07-2016 - 21:18

Voir le messageRiga, le 19-07-2016 - 21:21, dit :

[Attention_Spoiler]Quand ça tombe amoureux, c'est ingérable, un personnage d'histoire porno.[/Attention_Spoiler]

humm (lire "miam")... Ça promet toutes les folies !!

#16 Riga

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Posté 27-07-2016 - 01:33

3/La ligne droite


Je la regarde, et je pourrais bien rougir, si je savais, mais je n'ai pas cette faculté toute simple et (en vrai) très pratique de prouver mon embarras ou mon émotion. Mes émotions, parce qu'il y a plusieurs qui s'entrecroisent et me compliquent la vie depuis que je suis ici face à Alexandra.
« Je ne sais pas trop si c'est une bonne idée, je suis un peu un charlatan, sur ce coup-là, mais…
— Mais tu es là, poursuit-elle en m'observant avec attention, par en dessous, avec sérieux et une forme de tendresse qui me touche. Alors vas-y, dis-moi… Arrête avec les scrupules, on s'en fout : tu es venu, et tu me permets ce soir de redécouvrir un bien-être qui n'était plus possible. Je me sens bien, je suis tranquille, je me consacre à ce qui se passe plutôt que de patauger dans le vide, dans le rien. »

Devant mon regard intrigué, elle tente de préciser, hésitante : « Ce n'est même pas de la douleur, même pas des choses faciles à identifier comme la tristesse, le regret, la culpabilité, et le reste auquel on s'attend quand on sait… ce que j'ai traversé. Non, même pas. Tu sais pas ce que c'est que de se débattre dans le rien tout autour. Personne ne sait vraiment, je crois. Même de ma part, quand je dis cela, c'est nul. »
Elle tend la main et finit mon café, j'attends.

« Dis-moi, Marc ? C'est quoi ton idée ?
— Est-ce qu'il y a dans cette maison… elle est petite… un endroit où on peut marcher un petit peu longtemps en ligne droite ? »
Elle rigole et réfléchit : « Il y en a deux : le couloir là-haut qui dessert les chambres, et sinon, l'autre ligne droite de plus de trois pas, c'est là, précise t-elle en désignant la porte au fond de la cuisine, depuis le couloir derrière l'escalier, qui donne sur le tout petit jardin, jusqu'au fond de celui-ci. C'est pas immense, parce que c'est un peu ma maison de poupée, ici, mais c'est la plus grande longueur en ces murs. »
Je respire lentement, j'ai un peu le trac mais je ne veux pas qu'elle le sache.

« Je voudrais essayer quelque chose avec toi, pour aller au-delà de nos réflexions, de nos idées, et leur donner corps, les mettre en œuvre. Je ne sais pas si…
— … Si c'est une bonne idée ? Arrête de te poser la question, sourit-elle, narquoise et un peu fébrile, semble t-il. On verra bien après. Et s'il y a quelqu'un qui ne t'en voudra JAMAIS, tu entends, Marc ?… d'avoir essayé, d'avoir tenté, d'avoir osé, c'est moi. Tu sais, ça ? C'est déjà immense, cette soirée, et si on se plante, on le fait à deux. Je suis trop fragile pour me poser des questions inutiles si… si il est possible d'aller mieux. Je pense…
— Oui ?
— … Je pense que tu ne te rends pas vraiment compte de ce que c'est pour moi, d'aller mieux, bordel, ces deux mots si ça devient une réalité durable au-delà de cette soirée : aller mieux. »

Alors je me lève, et lui désigne la porte du fond de la cuisine.
Elle me précède et l'ouvre, allume dans ce couloir, au long duquel, sur le mur de gauche, sont appuyés des vélos. Des machines élégantes au style ancien, des vélos hollandais : forcément pas des bécanes Décathlon qu'achètent tout le monde indistinct pour pédaler en troupeau.
Il y a des dessins au mur, sous-verre, des dessins d'enfant, mais je ne dis rien, fais mine de rien.
D'enfant ? Mis sous verre ?
Je dois suivre mon idée, m'y tenir, me consacrer à elle, pas à ce que j'imagine d'elle. C'est elle qui m'intéresse, trop d'ailleurs, mais c'est un peu tard pour faire semblant de m'en plaindre.
Ne pas me dérouter.

« On peut mettre les vélos ailleurs ? Dans le jardin, le temps d'essayer mon truc ? »
On déplace les engins quand elle a ouvert la porte, ainsi qu'une panière en osier.

Le petit jardin est une merveille de tout petit jardin, avec une petite terrasse, c'est délicieux, un jardin bonsaï pour lézard cultivé, un jardin de maison de poupée pour des poupées artisanales et émouvantes avec de jolis vêtements des Grands Magasins de Paris.

« En ligne droite, me demande t-elle, ça veut dire d'un point à un autre ? On va de la maison au jardin, ou l'inverse ?
— T'en penses quoi, tu veux quoi ?
— L'extérieur… Oh putain c'est compliqué, d'un seul coup. Tu remues trop de choses… ! »

Intrigué et brusquement un peu inquiet, je l'observe se figer, toute pâle, regardant vaguement la façade, elle n'a pas l'air bien, et je me raccroche à l'idée que si l'on a été trop loin, fait quelque chose de nocif, elle en a accepté toutes les incertitudes, mais ça ne me rassure pas pour autant sur son état.
Mon cœur bat fort, et elle se tourne vers moi avant de me lancer ce déroulement étrange de phrases en apnée, en tension, dont j'essaye de saisir la portée et le sens au fur et à mesure, sans y parvenir tout à fait :
« L'extérieur je ne sais pas, c'est le danger, mais l'intérieur c'est le danger, il faut fuir, mais j'ai envie, j'ai besoin de rentrer à la maison, pas… enfermée, tu vois, la boîte, mais m'échapper, mais non : rentrer. On peut s'échapper en rentrant tu crois ? C'est la sécurité ? Une fenêtre une porte mais ce n'est pas… de la claustrophobie tu sais, on a cru ça mais non, je veux pas m'en aller par la vitre : je veux être tranquille ce n'est pas la ligne droite en fait, on progresse Marc : c'est l'extérieur ou l'intérieur, je dois… je dois situer le vide tu comprends, il est pas QUE en moi il est tout autour le vide, c'est pas la ligne droite, tu sais, je veux être tranquille, être au repos, aide-moi ! Marc ? »

Elle se tait, et j'ai la gorge serrée mais je dis alors ce que dit mon cerveau, un truc bien organisé qui m'échappe, que je ne comprends pas vraiment, mais il faut que je dise ça, et je n'ai aucune hésitation bien que je sois bouleversé, je m'écoute parler et c'est un enchantement qui m'effraye :
« Justement, Alexandra : la ligne droite, marcher en ligne droite, c'est aller d'un endroit à un autre au milieu du vide, sans tomber. Intérieur/intérieur, ou bien tout à l'extérieur, ou de l'intérieur à l'extérieur, ou l'inverse. On s'en fout quand on marche sans tomber. Fil-de-fériste, j'aime bien ce mot. Ok. Je te propose de partir du fond du jardin, et de rentrer dans la maison, c'est chez toi. La maison de poupée, tu es ta poupée chérie que tu vas coucher à l'abri, confortablement, ok ? »

Elle ne bouge pas, puis demande :
« On fait comment ? C'est quoi ton idée ? » et sa voix est ferme à nouveau, et son regard est redevenu franc et confiant, brillant de curiosité : avancer sans tomber, c'est possible, tu crois ?… me demandent ses beaux yeux.
Je n'en sais rien, mais avancer avec elle, voilà qui me rend heureux au-delà de ce que j'aurais pu imaginer, même si elle avance en déséquilibre sur le fil, attirée malgré elle par le vide.

Il est temps d'agir, d'essayer ce à quoi je pense sans trop savoir non pas même si c'est utile : juste si ce n'est pas ridicule, je l'ignore, et je marche à travers le petit jardin pour retourner à la porte d'entrée de la maison, qui donne sur le petit couloir dont on a évacué les vélos.
« Mets-toi au niveau du mur du jardin, voilà, dans l'alignement du couloir, la porte est ouverte. Bon, écoute…
— Oui ?
— Tu vas marcher pour rentrer dans la maison, sans t'occuper de moi. Marcher tranquillement mais avec détermination : tu veux rentrer dans la maison, rentrer chez toi. Tu marches sans accélérer, mais avec l'idée de rentrer un point c'est tout, tu vas marcher pour cela, ok ? Sans t'occuper de moi. Comme si je n'existais pas. Marcher avec force et douceur, pour rentrer chez toi. Tu vois ? Ne me regarde pas, pense à ta marche en ligne droite, et ce qui t'attends que tu aimes, chez toi, le refuge, la douceur, chez toi, c'est toi, tu vois ? Tu rentres chez toi, tu rentres en toi-même et personne ne t'en empêcheras, tout simplement. Tu n'es pas violente, tu rentres simplement chez toi en ligne droite, ok ? »
Elle affiche un sourire doux, regarde devant elle, fait oui de la tête.
« Quand tu veux. Tu es belle et tu marches. »
Elle ferme un peu les yeux, très brièvement, et puis elle se met en marche.

Je suis à cinq mètres d'elle, sur la droite de l'alignement qu'elle suit pour regagner le couloir, la porte est ouverte, et elle avance tranquillement.
Elle se rapproche en regardant droit devant elle, sereine et déterminée, et je me traite de dingue, in petto.

Elle s'approche et je tends la main, ma main se pose sur son ventre qui vient à sa rencontre, mais elle ne ralentit pas, j'appuie mais elle avance, pousse contre ma main, je résiste pour la stopper mais elle force, sans céder à la pression que j'exerce, elle durcit ses muscles, durcit sa marche pour enfoncer l'obstacle qui veut la bloquer, elle ne me regarde pas, j'augmente ma contre-poussée, et en même temps je suis son mouvement, elle avance malgré tout, crispe la machine en marche de son corps pour passer, elle le veut, c'est ce que je cherche, je continue de résister mais je recule et l'accompagne, parallèle à sa ligne de marche, et je diminue graduellement la résistance de mon bras, de ma main, et puis je marche avec elle pour que nous rentrions dans la maison, ma main est posée sur son ventre, et je m'arrête au seuil de sa maison, laisse tomber mon bras, et elle marche toujours, marche triomphante et silencieuse, elle rentre chez elle, j'ai le cœur qui bat la chamade.

Elle a franchi le bras qui voulait la bloquer, et pas la sauver, elle a avancé seule, par sa volonté, j'en ai les larmes aux yeux, c'est très con, mais cette ligne droite qu'elle a suivi, la force qu'elle a eue, ça me fout des frissons.

Elle s'arrête devant la porte close du placard sous l'escalier qui termine le couloir, elle se retourne et je vois qu'elle est bouleversée, lumineuse, essoufflée.
« On va recommencer, je lui lance, ok ? Tu vas aller vers l'extérieur, sans fuir, ni accélérer, ni m'obéir, tu marches…
— Et je suis belle ?
— … exactement. Comme  tu le sais ?
— Je t'écoute, c'est toi qui le dis. Pas moi. Je peux y aller ?
— C'est toi qui décide, c'est toi qui décide Alexandra. C'est ta ligne. »

Elle avance, je suis du même côté qu'à l'aller, sur sa droite.
Alexandra marche droit devant elle, le regard flamboyant, le visage dur et tranquille.
Je tends la main et lui barre le chemin à hauteur du ventre, elle marche sur l'obstacle, contact, mes doigts se durcissent, elle se durcit elle aussi et continue de marcher comme un robot, je pousse, elle force, elle marche avec la tranquille détermination obstinée d'une colonne de blindés, mais le ventre qui s'appuie contre ma paume, même muscles tendus, n'est pas un blindage, pas un ennemi, il est chaud et mon esprit a plus de mal à résister que mon bras, et puis…
Elle a alors le geste qui ruine et conclue à la fois toute mon idée : une traitrise, par surprise elle referme sa main sur mon poignet, et je ressens un choc, comme une brûlure un venin désarmant, qui vide mon bras de ses forces, et de sa résistance, ses doigts autour de mon poignet sont pourtant à peine serrés mais mon bras est anéanti, je marche de côté, accroché à elle. C'est génial, elle a démoli le bras qui la sauve ou qui la bloque en s'en emparant doucement, je l'accompagne, surpris et fasciné, mais mon esprit ne peut se détacher de sa main qui ne libère toujours pas mon bras et maintient ma main contre son ventre, alors qu'elle marche toujours avec moi à ses côtés, vers le mur du fond de ce jardin tout petit.

La puissance étrange et diabolique de notre attelage absurde me frappe de plein fouet, et quand elle s'arrête, je suis à bout de souffle et j'ai le cœur en vrac.
Je la regarde, elle a l'air de revenir d'un songe, et tourne la tête vers moi comme si elle découvrait ma présence, elle est toute pâle et n'a toujours pas lâché mon poignet, ses doigts sont presque une brûlure sur ma peau, je suis figé, j'attends, la tête en déroute.
J'ai envie de l'embrasser, mais je suis un pantin inerte, la poupée molle de sa maison qu'elle tient par le bras pour se promener en ligne droite dans son jardin.

Alors toujours silencieuse elle lâche lentement mon bras, et après deux secondes ma main quitte à regret la façade vivante de son ventre dur et moelleux, je suis pris de timidité et cesse de la regarder, je n'ose pas avaler ma salive et pas faire ce que tout mon corps et tout mon être réclame en silence à cette partie de mon cerveau censé tenter l'impossible et le désirable parce que je suis un homme, cette partie de mon cerveau qui doit être le cerveau tout entier de James Bond en pareil cas, le cerveau qui se lance, n'hésite pas, le cerveau du frisson et de l'initiative, de l'aventure et du feu d'artifice : la prendre dans mes bras.

Non.

Je baisse les yeux pour retrouver mon souffle. Raté.
Mais pas grave.
Raté mais je ne suis pas là pour moi, je suis là pour elle, hein ?

James Bond fait la gueule, mais je suis heureux, parce qu'elle sourit, un peu étonnée, et me demande si je veux rentrer, et si je veux un Cognac pour me remettre de « nos émotions ».
Oh.
Un Cognac ?
Nos émotions ?
Ça doit faire vingt ans que je n'ai pas bu un truc pareil, je ne sais même plus si j'aime ça.
Ils boivent du Cognac, Daniel, Sean, Roger…, tous ses hommes élégants et dangereux avec le même costume et le même sourire ironique que je n'aurais jamais ?

Je la suis, en tremblant, sans pouvoir aligner un mot sur la ligne droite du retour à la maison : il faut que je me sorte de cet état de confusion, et que je retrouve ma place, l'idée venait de moi, et j'ai du mal à retomber sur terre, c'était trop fort et surprenant, trop physique et sensuel, bizarrement sensuel, indirect et très concret pourtant, son ventre, ma main, sa main qui se referme sur mon bras, et qui…
Il faut que j'atterrisse.
Respiration, descendre, calmer… Marcher en la suivant sans regarder ses hanches et son cul sous la robe, refroidir ma tête qui pédale dans le chaos tiède et érotique, et inutile, et si délicieux, de cette expérience dont je suis incapable de conclure quoi que ce soit.
Ah si.
Elle a avancé, elle a marché, résisté, elle a vaincu le bras qui la sauve et qui la bloque.
Mieux : elle l'a désarmé, plus sûrement et rapidement qu'un serpent qui foudroie sa proie.
Sans douleur, mais en me transformant en retardé mental.

« On rangera les vélos plus tard », décrète t-elle, et puis elle se retourne vers moi sans doute parce que je n'ai rien répondu, et m'observe, un instant surprise, je dois avoir l'air d'un idiot déboussolé, elle a alors des yeux réjouis et ironiques (et ça me tue) et entre dans la cuisine, referme derrière moi, je rejoins ma place à la table, je veux éviter de penser, de parler, de la regarder, je suis trop troublé pour structurer, amorcer et tenir le moindre échange avec elle, en tout cas pas quelque chose qui ne me tourne pas en ridicule au bout de deux phrases et demi.
Atterris, Marc !!

Elle attrape dans un placard haut des verres rebondis, et tandis qu'elle essuie ensuite attentivement la légère poussière qui les recouvre, je recouvre quant à moi mon calme, ou à peu près, et mets un peu d'ordre dans  le magma plutôt incohérent de mes pensées et de mes émotions.

« Ça a marché, dit-elle à mi-voix en me versant un fond de verre de ce liquide fort et ambré. Ça a marché, j'ai marché. Toute seule, jusqu'au bout. C'est génial, Marc, cette idée, de me permettre de briser cela en douceur…
— Oh écoute… Je suis heureux de cela, mais je ne sais pas… quoi en faire, ou plutôt ce que tu pourras en faire, tu sais : quelle valeur ça a, ça aura, ça peut avoir, ce que ça va te permettre. Aucune idée.
— Je vais faire ce que j'ai commencé, je crois : poursuivre ma route. Pas forcément en ligne droite, mais… comment je peux dire cela ? Sans attendre qu'on tende le bras pour me sauver, sans attendre et sans non plus, du coup, craindre ou espérer l'obstacle, cette barrière que tu as voulu que j'enfonce.
— Oh. Je n'ai pas réfléchi à tout cela, tu sais ? lui précisais-je avec un sourire gêné, modeste. Tu l'as deviné : une intuition, mais ça me dépasse, là.
— Merci.
— C'est toi. Tu es là, tu avances.
— Et je suis belle. Quand tu as dit cela, j'ai voulu y croire. J'y ai cru. Et hop, je me mets sur ma ligne, et j'avance, s'exclame t-elle joyeusement, rien à foutre des mecs qui veulent m'empêcher d'avancer, je passe quoi qu'il arrive, comme une locomotive, ou non, comme un rhinocéros têtu. »
Je me marre, incrédule. « Un rhinocéros breton ?
— Oh oui, ou basque… ou corse, je ne sais pas. Mais un peu con sur les bords. »

On se bidonne ensemble, on boit une gorgée de feu doré, j'ai envie de tousser, mais James ne tousse pas, et puis elle m'adresse un sourire qui me chavire et reprends :
« Pas un rhinocéros, du tout, tu sais ? Tu as réussi autre chose, avec cette expérience…
— Quoi ?
— J'ai trouvé la douceur, j'ai associé la douceur et ma volonté, et j'ai compris une chose, je crois… »
Je garde le silence et la dévisage : j'ai appris à attendre avec elle.

Elle se lève, me regarde.

Elle vient prendre place sur mes genoux.
Son corps est chaud.

Elle murmure à mon oreille : « Tu m'as débarrassée de la violence, je crois, celle qui s'est déchaînée autour de moi… Justement Marc… Tu as enlevé la chaîne, je suis toute légère, je vais pouvoir me remettre en marche. Comment te dire mon émotion ? »
Elle m'embrasse très lentement, sa bouche charnue a des saveurs de Cognac, de café, de pommes, de survie.
Je suis mort.
Et puis elle recule son visage et rit doucement : « Tu es un magicien qui n'est pas certain de ce qui va sortir de son chapeau. Un lapin ? Une colombe ? Ou bien une assistante en maillot de bain à paillettes ? »
J'éclate à nouveau de rire.
« Tu sais ? murmure t-elle.
— Dis-moi ?
— Tu aurais pu m'embrasser dans le jardin. Comme tu voulais. Et même avant.
— Je suis là… pour toi.
— Bah justement, gros nigaud ! C'est moi, là. Tu veux bien poser tes mains sur mes hanches ? Et  puis merde je te préviens : j'arrête de te dire quoi faire, tu es un grand garçon, en tout bien tout honneur. »
Je rigole franchement et referme mes mains sur sa taille, descends sur l'arrondi de ses hanches, c'est affolant, tout chaud, puissamment excitant, totalement imprévu dans ma vie. Ses cuisses chauffent mes cuisses.

« Tu n'es pas un mec normal, tu sais, me confie t-elle en pouffant de rire contre ma joue. Tu poses ta main sur mon ventre, tu désamor… désamorces tous mes cauchemars, tu remplis le vide, tu fais le truc le plus dingue et le plus érotique du monde, tu résistes et je pousse contre ta main, c'est une idée de grand malade, et tu réussis cela, et après, tu es tout timide. Alors que tu pouvais me baiser comme tu voulais dans le jardin. À part les voisins, je n'avais absoooooolument rien contre, tu sais ? »

Je déglutis, et elle se marre à nouveau, alors pour ne pas être l'idiot de cette comédie italienne sucrée, salée et poivrée, je m'approche, sa bouche, son rouge à lèvres, mon Dieu, et lui roule un patin d'enfer, plein de salive et de frissons, en tenant sans serrer son visage entre mes mains.
Baiser dans le jardin ? Waow.

« Tu sais, Marc ? Tu es venu pour me toucher.
— Hein ? Ah… Oui, en fait, oui.
— Et ta main, ton bras, a peut-être réussi à bouziller tous les monstres qui voulaient que je meure lentement.
— Non, pas un bras de Prince charmant avec une épée.
— Non. Et pas non plus le bras du papa qui remet sa petite fille sur le chemin.
— Ah non ! Tu n'es pas une princesse habillée avec une robe à la con qui brille, gonflée de partout, et pas une petite fille, tu as trop de nichons.
— Et toi tu n'es pas un psychiatre, continue t-elle en riant, tu es trop sexy, tu n'arrives pas à faire semblant de tout maîtriser. Et tu n'es pas non plus James Bond, tu me fais fondre avec tes hésitations, avec le bien, et l'honneur, et ta gentillesse…
— Tu n'es pas une femelle rhinocéros, j'ajoute en lui pelotant lentement les seins, que je réussis à sortir de sa robe, elle se tortille sur mes genoux comme une anguille fiévreuse.
— Tu n'es pas mon frère, j'ai menti aux voisins, et je me dis… hoooou…
— Quoi ? lui demandai-je en pinçant ses tétons qui se tendent et durcissent entre mes doigts.
— J'ai menti et je me dis… que… la peur que j'ai eue… qu'on croit que tu étais… mon amant, cette peur panique… m'a excitée. Les voisins si convenables, qui ont tellement pitié de moi… s'ils savaient l'envie que j'aie, là, que tu me sautes bien comme il faut ! »
Je me penche avec la chair de poule, je me penche bouche ouverte et gobe et suce la pointe tendue de ses seins, elle frotte mes cheveux.

« Comment tu as fait, dis-moi ?
— Comment j'ai fait quoi ? je demande en lui souriant avant de réattaquer ces beaux nichons brillants de ma salive.
— Pour me libérer autant ?… Ah oui, ta main, ton bras, tu… voulais que je force… que je force, continue, que je force le passage, tu as fait exploser les démons et ma carapace. J'étais… tu sais… j'étais…
— Quoi ?
— J'étais un fantôme, j'étais… aussi… une femme bien comme il faut… d'apparence, mais tout le monde se disait… »
Je vois des larmes sur ses joues qui dégringolent, libére-toi, je te pelote, je te frotte, je te suce, dis-moi ma Belle ?
« Tout le monde se disait que j'étais une pauvre folle toute… abîmée par l'horreur, et toi tu… me touches. Tu viens dans ma cuisine avec ta valise, mon mari t'a demandé de venir, alors ben tu viens quoi, tu me regardes attentivement, tu… tu ne veux pas… me déranger, tu veux faire demi-tour… ta main sur mon ventre dans le jardin, et tout… explose, j'adore, j'ai envie de toi, pas une pauvre folle, hein ? Une folle tout simplement.
— Une folle qui me fait rire, qui me rend fou avec toute cette poitrine, tu cachais ça OÙ, en vrai ??
— C'est uniquement pour les mecs que je ne connais pas qui viennent exprès pour essayer de me guérir et qui me font rire et qui sont émouvants. Dis ? Tu sais ? Je crois que dans ma culotte toute mouillée, il y a le microbe de la ratatouille. »

J'ouvre des yeux ronds, et aussitôt, on part pour cinq minutes de fou-rire de gamins tout rouges et surexcités, sauf que je la tiens serrée dans mes bras, sauf qu'elle a les seins dehors et sa robe toute troussée, et que j'ai envie d'elle comme un malade.

(À suivre…)

Modifié par Riga, 27-07-2016 - 02:40.

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#17 Venus-Erotica

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Posté 27-07-2016 - 06:54

à cause de toi, d'eux, je vais être en retard au boulot... c'est malin ! Image IPB

Modifié par Venus-Erotica, 27-07-2016 - 18:02.


#18 OlivX

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Posté 27-07-2016 - 17:02

Délicieux, tendre et tellement plein de désir et de vie

#19 kobra49

kobra49

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Posté 28-07-2016 - 13:51

Felicitation Riga !! Superbe récit et tellement bien ecrit

J'adore !!

#20 grenouillebrune

grenouillebrune

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Posté 20-08-2016 - 21:49

intense


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