13 janvier 1992, lundi, journal (6)
Elle a lu le texte, lentement, et l'a beaucoup aimé. "Pendant la nuit de samedi à dimanche, je t'ai agréablement imaginée comme une incarnation de la jeune mère de ce texte", lui ai-je dit au terme de cette lecture. Morgane m'a dit avoir eu des pensées similaires. C'est fou, que de telles idées nous viennent déjà à l'esprit, à l'âme, alors que nous nous connaissons depuis si peu de temps. Tout va si vite. Et pourtant, cela semble être le rythme normal et naturel de notre relation.
Morgane m'a demandé comment je conçois mon rôle de père. Je lui ai parlé de l'importance de la présence et de la tendresse. "Nous serons des parents modèles", avons nous conclu en riant et en jouant humoristiquement sur le fait que nous travaillons tout deux comme modèles. Mais au-delà de l'humour, il y avait l'expression d'une conviction, ou plutôt, d'une confiance, fondée sur le fait que nous sommes à l'aise avec notre corps, en harmonie l'un avec l'autre et avec nous-mêmes, une confiance en le fait que nos enfants trouverons en nous des parents amoureux, jeunes et fous, bien dans leur corps et dans leur âme, capables de répondre à leurs questions. Nous nous imaginions déjà des dimanches matin où les enfants rejoignent leurs parents dans le lit conjugal. Nous imaginions déjà tout notre partage de tendresse et d'harmonie. Nous imaginions déjà, pourquoi pas, nos enfants modèles eux-mêmes. "Je te verrais bien poser avec un bébé dans les bras", ai-je soufflé à l'oreille de Morgane. "J'aimerais poser enceinte", m'a-t-elle répondu.
Cet échange de paroles et de fantasmes était beau et harmonieux, comme la position dans laquelle nous nous trouvions réunis. "Je ne m'attendais pas à trouver en toi ce qui s'est révélé ce soir", m'a confié Morgane. L'image d'une paternité tendre et amoureuse n'est pas celle que l'on véhicule en général à propos de l'homme.
Nous avons fini par nous taire. J'ai longuement caressé Morgane. Elle s'est endormie sous mes doigts. Je suis sans doute resté une heure à la caresser, à la lumière de la lampe de chevet. Pendant un temps, j'ai été un peu frustré que nos caresses n'aillent pas plus loin, que nous ne fassions pas l'amour. Mais cette frustration est vite passée. L'un comme l'autre, nous n'avons envie de faire l'amour que si le désir est partagé. Nous avons dormi l'un tout contre l'autre; comme deux amants qui ont fait l'amour et restent unis jusqu'au lever du jour.
Sans le savoir, Morgane m'a rassuré ce soir concernant un sujet qui me tient à cœur. Parlant de la "mise en route" d'un enfant, elle m'a dit : "Pour moi, il faut que la relation avec le père soit solide. J'ai déjà vu trop d'enfants qui n'ont pas connu leur père, parce que le couple s'est brisé avant même la naissance de l'enfant". Ces paroles, dites spontanément, ont répondu à deux de mes interrogations sur Morgane, sans que j'aie à les formuler, interrogations qui me tarabustaient hier encore. A savoir, "assure-t-elle sa contraception de façon stricte ?" et "Serait-elle capable d'arrêter sa contraception sans le dire, pour avoir un enfant sans le consentement de son compagnon ?". La fermeté et la spontanéité de ses paroles ont balayé mes doutes et mes inquiétudes à ce sujet. J'ai donc finalement été apaisé sans avoir à poser de questions délicates, qui auraient pu mettre un malaise dans notre relation.
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