Il est parti.
Un grand vide m'envahit, une pince enserre mon cœur, prend mon thorax en tenaille.
Les larmes ne coulent pas.
Il est parti.
Je l'ai connu tout d'abord à l'école, à 15 ans, en 1980, moi comme élève, lui comme professeur de français. Cela n'a duré que deux mois, la classe ayant été scindée en deux peu après le début d'année scolaire. Je ne le savais pas à l'époque, mais je n'étais pas dans la "bonne moitié" de la classe. Pas assez de temps pour accrocher à sa personnalité, à son enseignement. Peut-être pas assez mûr pour accueillir ce qu'il enseignait.
Je l'ai retrouvé à 17 ans, en 1982, en dernière année d'études secondaires (les "humanités"), à nouveau en français. Cette fois, c'est un choc culturel. Découverte des concepts psychanalytiques développés par Carl Gustav Jung, du procédé "d'amplification psychologique", des archétypes, des interprétations symboliques, y compris celles qui véhiculent un contenu sexuel (ah, les "symboles phalliques" !). Etude d'extraits du "Gilgamesh", précédée de celle du "Enuma Elish" (le plus ancien mythe de la création, si ma mémoire ne me trompe pas) et du récit épique en tant que récit fondateur d'un changement de civilisation. Tout cela dans un "banal" cours de français adressés à des adolescents, à des "lycéens", il fallait l'oser. Certains auraient volontiers dit que c'était mettre la barre trop haut, à la hauteur d'un cours universitaire.
En classe, il était d'un humour féroce. Il pouvait retourner un élève comme une crêpe, par une parole dont le caractère caustique était évident pour tous mais dont la signification précise n'était souvent accessible qu'au seul élève visé. C'est sans doute ainsi qu'il parvenait à tenir une classe dans un calme relatif. Humour cynique aussi, à plus d'un sujet, qui m'empêchera de deviner sa sensibilité, avant que je ne le connaisse dans un autre contexte.
Sa personnalité et le contenu de son cours ne me mettaient pas à l'aise. En un sens, ce qu'il amenait me déstabilisait… mais m'attirait, intellectuellement et probablement déjà au-delà de l'aspect "savant" des choses. Un choc culturel, disais-je. A l'époque, l'accès aux études universitaires était conditionné par "l'examen de maturité", une sorte de travail de fin d'étude secondaire. D'ordinaire, il était considéré par l'élève comme une obligation venue de l'extérieur, à laquelle il fallait bien se plier, par un travail documentaire d'une vingtaine ou d'une trentaine de pages. Pour moi, ce fut une quête personnelle, une recherche dans laquelle je me suis investi tout au long de la seconde moitié de cette dernière année scolaire. L'esprit éveillé par les contenus du cours d'Antun et passionné de littérature de science-fiction (principalement des romans de John Brunner, Isaac Asimov et Arthur C. Clarke, mais aussi de quelques autres, comme Frank Herbert, dont l'œuvre n'est pas sans influence jungienne), j'en élaborai ma propre thèse : "La Science-Fiction n'est-elle pas une épopée en constitution ? ", thèse à mettre à l'épreuve de l'amplification psychologique jungienne. Il en résulta un ouvrage de 80 pages qui allait bien au-delà des exigences scolaires, sans atteindre ses objectifs (comment aurait-il pu en être autrement à 17-18 ans, sur une telle matière ?) mais non sans démontrer une capacité d'analyse et de reconnaissance des limites sur lesquelles je butais (l'amplification psychologique demande une connaissance… que l'on ne peut pas avoir à 18 ans, et je ne faisais que commencer à saisir la pensée jungienne). Cette recherche personnelle m'avait en tout cas rapproché d'Antun, dont je commençais à ressentir l'estime, qui se traduisit notamment dans le fait que je reçus un prix à la fin de l'année pour ce travail. Une autre chose qui nous rapprocha, ce fut mon amitié, née un an plus tôt avec Antoine*, un autre élève de ma classe. Antun en fut en quelque sorte un parrain. Il m'aborda un jour pour suggérer que s'établisse une entraide scolaire entre Antoine et moi.
<blockquote><i>* Qu'on me pardonne le risque de confusion. Sur ce blog, moi mis à part, tous les acteurs de ma narration interviennent sous un pseudo, tous sauf… Antun (je me demande pourquoi j'ai fait ce choix). Antun, à ne pas confondre avec Antoine, mon ami d'enfance, l'Ami d'enfance. Il y a un lien entre les deux et c'est comme un double hommage que j'ai choisi comme pseudo pour l'Ami d'Enfance le prénom Antoine, forme francophone du prénom croate Antun, sous laquelle beaucoup de ses proches l'appelaient.</i></blockquote>
C'est ainsi que lors de ce dernier semestre d'études secondaires, Antoine et moi passâmes des après-midi à réviser des lois de chimie et de mathématiques,… à temps partiel, car nous étions prompt à nous distraire de ces matières arides. Dans un de ces moments ludiques, Antoine me fit passer le test "AT9", qu'il avait passé lui-même dans le cadre du cours de psychologie, optionnel, qui était aussi donné par Antun. L'argument de ce test est de mettre en scène par le dessin neufs éléments prescrits, puis d'analyser le résultat. Cela avait commencé comme un jeu, durant un temps de recréation entre la révision de la loi d'Arrhénius et des exercices sur les équations du 3° degrés. Au moment de passer, tout aussi ludiquement, à l'interprétation de mon dessin, Antoine se rendit compte que le jeu était trop sérieux pour être galvaudé en "déconnade". Le jeu s'arrêta là mais Antoine en parla à Antun, qui proposa de me prendre en entretien particulier pour sérieusement analyser mon dessin. J'étais preneur. Je ne me souviens plus clairement du contenu de l'analyse mais je me souviens très bien du lieu, le "parloir", une pièce très rustique et confinée, et du sentiment du moment : celui d'entendre dire des choses intimes me concernant, formulées comme des hypothèses mais avec une incroyable justesse, au départ de ce seul dessin (et de ce qu'Antun voyait de moi en classe) et de sentir que beaucoup de choses insoupçonnées étaient enfouies au fond de moi, et soudainement affleuraient dans ce dessin. Terme clé dont je crois me souvenir et resta : "sentiment d'infériorité surcompensée". L'exercice s'arrêta là.
Et la fin de ma scolarité signifia la fin, temporaire, de mes contacts avec Antun, sinon un échange de courrier par lequel je lui demandais et recevait de lui une bibliographie me permettant d'aller plus avant dans la connaissance de la pensée de Jung. La relation avec Antoine, elle perdura.
De 19 ans à 23 ans, j'allai de moins en moins bien. Mal-être croissant face à l'intolérance, l'injustice et la violence qui dominent ce monde, mal-être qui culminera, plus tard, avec la première Guerre du Golfe en 1990-91. Mal-être dans une vie amoureuse d'abord inexistante, puis malheureuse, avec un amour pour Soledad qui m'enverra au Pays des Ombres.
Dans ma nuit, j'eus la clairvoyance de chercher une aide. La pensée jungienne m'était restée présente. C'est ainsi qu'en 1988, je me suis tourné vers un psychanalyste jungien du "centre de guidance psychologique" de l'université dans laquelle je faisais mes études. Expérience catastrophique qui ne dura que deux séances, mon instinct de vie me détournant du bonhomme et de sa pratique, qui n'avaient rien de l'humanisme jungien et qui, en un temps record casaient dans des schémas rigides et étriqués autant ma personne que le parcours qui se traçait devant nous et instauraient un rapport de pouvoir.
Temps de latence jusqu'à ce qu'Antoine, mon ami d'enfance, me suggère de reprendre contact avec Antun, don dont je lui serai éternellement reconnaissant. Ce fut le début d'un cheminement analytique de près de 3 ans, pétri de chaleur humaine. J'allais vers lui pour soigner une "blessure de vivre" et j'y trouvais bien plus, un cheminement d'accouchement de moi-même, d'éclosion de mon être (dans le sens que je retrouve chez Hermann Hesse, un autre auteur aux fortes influences jungienne). J'allais voir un "médecin" et je découvrais un homme. J'allais en quête d'un rapport d'aide et recevais le don d'une relation d'amour. J'avais cru identifier un homme caustique, volontiers cynique et je découvrais un homme plein de tendresse, qui me passait la veste sur les épaules à la fin de chaque séance avec une attention pleine de douceur, comme un envoi vers la vie, au sortir de ce temps d'arrêt qu'est une séance (geste que j'ai appris ainsi de lui et qui me ramène à lui chaque fois que je le prodigue à autrui). Tendresse ressentie aussi dans l'expression de sa révolte à l'idée que je cesse de vivre (au début de ce cheminement, je disais volontiers que je ne continuais à vivre que pour ne pas causer de peine à mes proches par mon décès). Je découvrais aussi un analyste se situant dans un rapport humble avec son patient et libéré des règles mortifères qui régissent la profession (en tout cas certaines "écoles"), au risque d'être taxé de charlatan (ne fût-ce pas le cas de Jung lui-même ?), un analyste qui ne se cloître pas dans le mutisme, qui sait parler de lui quand cela a une pertinence par rapport aux contenus confiés ou par rapport à la relation qu'il entretient avec vous. J'avais besoin de cette liberté thérapeutique, du rejet de ces carcans et des rapports de pouvoir qu'ils visent à asseoir. Je les avais pris de plein fouet lors de ma première tentative. C'est une grâce que de ne pas être tombé dessus lors de la seconde. Il n'y en aurait sans doute pas eu de troisième. Et Dieu sait où je serais aujourd'hui s'il en avait été ainsi.
Notre cheminement a débuté en même temps que ma rencontre avec Anima, une jeune femme qui était dans un autre deuil. Anima et Antun, "la jeune fille et le sage", figure archétypique, tandem qui me fit revenir au monde des vivants. Début aussi de la tenue d'un journal intime, intensif, un outil d'autoanalyse (un millier de page par an, rédigées quotidiennement pendant 5 ans, de manière plus irrégulière par la suite). Début, pour les besoins de la cause, de la prise de note des rares rêves dont il m'est donné de me souvenir (beaucoup de "grands rêves").
Bien plus, que simplement revivre, le cheminement avec Antun a renforcé mon être dans le meilleur qui s'y était déjà révélé et m'a fait accédé à une partie de ce que j'ai de meilleur mais qui était enfouie, inaccessible, refoulée, du fait de mon manque foncier de confiance en moi. J'étais un intuitif qui ne faisait pas confiance à son intuition, un aventurier qui s'ignorait, un être haut en couleur qui se croyait pâle. Par son regard aimant, par son estime, par sa perspicacité aussi et par ses capacités d'analyste des rêves et d'interlocuteur thérapeutique, Antun a fait naître en moi estime de moi, confiance en ce que je suis, connaissance de qui je suis et vocation à être moi-même. Toute chose qui ont changé mon rapport aux autres et mon rapport à la vie, avec certains fruits qui n'ont éclos que des années plus tard, bien après la fin de notre cheminement thérapeutique. Cet homme m'a donné des ailes ou, plutôt m'a fait découvrir les ailes que je portais.
Il est parti.
Cette nouvelle m'atteint, intimement, mais ne me plonge pas dans le désarroi. Peut-être faudra-t-il du temps pour que mon âme réalise ce que mon esprit sait, le caractère irréversible de ce départ. J'ai toujours eu une difficulté à ressentir la réalité de la mort d'un être aimé, tellement aimé qu'il continue à vivre en moi, tellement que je ne serais pas surpris de le croiser demain, de le revoir tel qu'aux plus beaux jours et de les évoquer avec plaisir avec lui.
Il est parti.
Et cette irréversibilité de son départ pointe quand même son nez, à travers ce regret que je ressens de n'avoir jamais concrétisé mon projet de reprendre contact avec lui 10, 15 ans "après". J'en ai souvent eu l'idée. Je l'ai fait après 5 ans, pour partager avec lui le bonheur de ma rencontre avec Lily et le "Psaume 152" qu'elle m'avait inspiré, aussi l'essor de ma vie professionnelle dans un projet créatif et au plus proche de mes valeurs. Maintes fois j'ai eu l'idée de réitérer une telle visite. Le tourbillon de la vie m'en a éloigné. Je n'avais pas besoin de revoir Antun. J'avais seulement envie de partager avec lui ce que je suis devenais, dont il fut partie prenante, partie aimante. Il fut pour ma croissance. Sans lui, je ne serais pas devenu l'homme que je suis, pour le meilleur plutôt que pour le pire. Il m'a fait advenir à moi-même. C'est en cheminant avec lui que j'ai trouvé le chemin de moi-même et, par là, celui d'une certaine harmonie.
Envie de lui dire merci, de lui dire mon estime et ma pensée pleine d'affection pour lui. J'espère qu'au moins Antoine a parfois pu les lui faire sentir en lui donnant des nouvelles de moi.
Il me restera toujours présent, avec sa mine de faune, gentil et malicieux, les perles noires de son regard aimant, sa sensibilité à la douleur de mon âme, la découverte de sa personne en des endroits où je ne l'attendais pas, dans des proximités de pensée et de ressenti que je n'aurais jamais imaginées, la sensation de son estime et le souvenir de tout ce que je lui ai confié, et lui, accueilli, comme un vieux sage qui épaule l'âme jeune en croissance ("un vieux singe", ponctuerait-il, le regard interrogatif et rieur à la fois).
Je ne peux te dire adieu. Une douleur me submerge.
Commentaires
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rondeetsensuelle
13-05-2009 - 11:45
La vie nous éloigne trop souvent des êtres que l'on aime, que l'on a aimés ou appréciés.
On dit que c'est la vie, le boulot, la famille qui nous empechent de garder les liens ou de retrouver un lien. Mais, n'est ce pas parfois de fausses excuses. Je crois que quand on veut, on peut. Il faut s'en donner les moyens.
Je dis cela et je ne suis pas du tout ce principe. Il est difficile aussi de dire je t'aime à certaines personnes,on a peur que ce soit mal perçu, alors on ne le fait pas et un jour on regrette car ils ne sont plus là.
Ils restent dans nos pensées, dans nos mémoires et dans notre vie.
On dit que c'est la vie, le boulot, la famille qui nous empechent de garder les liens ou de retrouver un lien. Mais, n'est ce pas parfois de fausses excuses. Je crois que quand on veut, on peut. Il faut s'en donner les moyens.
Je dis cela et je ne suis pas du tout ce principe. Il est difficile aussi de dire je t'aime à certaines personnes,on a peur que ce soit mal perçu, alors on ne le fait pas et un jour on regrette car ils ne sont plus là.
Ils restent dans nos pensées, dans nos mémoires et dans notre vie.
Invité
01-11-2009 - 10:51
bel éloge funèbre
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