Pourquoi cette expérience me tient tellement à cœur
Sans pouvoir mesurer l'importance de chaque facteur, ni même être sûr de toucher à l'essentiel de ce qui explique pourquoi mon expérience de modèle a été et reste si importante pour moi, voici une énumération d'éléments qui, à mon avis, sont en rapport avec la question.
Une expérience peu ordinaire
Tout d'abord, personne ne le contestera, cette activité de modèle en milieu artistique, impliquant la nudité, est une activité peu ordinaire, très particulière, qui entre en contradiction avec les mœurs de notre société. C'est une expérience qui vous singularise aux yeux d'autrui. La réaction classique est : "Je ne pourrais jamais faire cela !". La plupart des gens à qui je fais part de cette expérience sont extrêmement surpris de découvrir qu'elle fait partie de mon parcours (c'est évidemment particulièrement surprenant dans le chef d'un ingénieur "polytechnique", licencié en Sciences du Travail et spécialisé dans le développement de logiciels de gestions de bases de données).
Une étape majeure dans l'évolution de mon rapport à la nudité
Comme je l'ai exprimé par ailleurs sur le forum, (notamment par un long témoignage dans le sujet "LA première fois que vous avez parlé de sexe avec vos enfants"), mon enfance a été marquée par une pudeur et une honte aigües vis-à-vis de la nudité, et de la sexualité. Je n'en suis sorti que très progressivement et difficilement. C'est chargé de honte que j'ai contemplé les premiers nus artistiques qui me fascinaient, vers 20 ans. Peu à peu, je me suis libéré de cette prison psychologique et ai développé un rapport au nu "normal", au regard de la culture ambiante. Mes premiers pas de modèle sont le couronnement de cette émancipation morale, me faisant évoluer au-delà de la norme et surtout, m'amenant à un point où je suis affranchi de toute pudeur. Cela ne veut pas dire que je ne puisse pas tenir compte de la pudeur d'autrui mais, désormais, la pudeur est pour moi uniquement un respect de l'autre et plus une limite à ce que je suis capable de montrer de mon corps. J'ai vécu par la suite une expérience naturiste, très plaisante, dont j'ai aussi témoigné sur le forum (Première fois en camping naturiste) mais pour moi le pas le plus important dans mon émancipation sur ce plan reste l'expérience de modèle. Etre nu parmi un public habillé éprouve bien plus la pudeur et les normes culturelles qu'être "nu parmi les nus".
Une étape majeure dans l'évolution de mon rapport au corps, à la sexualité et à l'amour
Celui-ci a évolué parallèlement à mon rapport à la nudité. Comme le raconte mon récit, ma première étreinte sexuelle, mon premier élan amoureux qui se soit épanoui dans la félicité sexuelle s'inscrit au cœur de mon parcours de modèle et est marquée par une harmonie naturelle, donnée d'emblée et inoubliable. Mais plus largement que cette dimension sexuelle, c'est tout mon rapport au corps, à mon corps, qui atteignait un sommet d'harmonie. Il ne faut pas oublier que, comme je l'évoque dans le témoignage susmentionné, j'étais un enfant pas à l'aise dans son corps, maladroit au sport et n'aimant pas celui-ci. A 22 ans, je n'avais encore jamais dansé et me pressentais complètement ridicule dans un tel exercice. Et je devais être particulièrement pataud lors de mes premiers pas de danse. Le Reggae me parlait musicalement depuis l'adolescence et ce fut lui qui délia mes pas et dénoua mon corps sur les pistes de danse. C'est dans cette période, que narre mon blog, que mon rapport à mon corps a atteint son apogée, allant jusqu'à me rendre capable de danser seul sur la piste sous le regard d'un public, voire sur une scène, dénué de toute honte de l'originalité de ma danse, dénué de toute peur du regard de l'autre, sans pour autant m'abstraire de ce dernier.
Et cette apogée, je ne l'ai pas quittée depuis. Près de 20 plus tard, je me sens tout aussi libre dans mon corps, dansant dans l'exultation corporelle, même dans ce corps de 44 ans et vivant sans malaise les marques qu'y inscrit l'âge (je n'en ai qu'un mérite limité, car j'ai cette chance d'avoir une bonne santé).
Une étape majeure dans l'évolution de mon rapport à l'art
Avant d'entrer dans la profession de modèle, j'avais une culture artistique très limitée et guidée uniquement par mes goûts pour des œuvres plutôt modernes et relativement faciles d'accès (romans, œuvres cinématographiques). Je ne pratiquais aucune discipline artistique, si ce n'est très empiriquement à travers la tenue de mon journal intime, l'écriture impulsive et très ponctuelle de poèmes et mes travaux calligraphiques. Je ne m'envisageais ni en artiste, ni en personne intéressée par les arts.
Mon parcours de modèle m'a plongé dans l'univers artistique et pédagogique des ateliers des écoles et académies d'arts, immergé dans des sources culturelles que je n'avais jamais effleurées. Ateliers de dessin, de peinture, de sculpture, de stylisme, de scénographie,… Ce fut pour moi comme un second salaire. J'étais payé en culture, en apprivoisement de disciplines que je n'aurais jamais approchées. J'apprenais des commentaires faits par les enseignants à leurs élèves sur les œuvres en cours, de leurs exposés pédagogiques sur les techniques, ou sur leur refus des "techniques", sur le travail d'artistes renommés, ou dont je n'avais jamais entendu parler (pensée particulière pour l'œuvre de Lucian Freud — hommage ici à Jan Devos, qui parvient à rendre passionnante l'œuvre des artistes les plus hermétiques — découverte, à travers lui, de ce qu'un "guide" peut vous apporter en art : vous ouvrir des portes qui vous seraient restées fermées sans son apport, vous donner accès à des trésors inaccessibles sans qu'il ait délié les liens qui restreignent votre sensibilité). J'apprenais aussi de voir chacun à l'œuvre, de participer à des excursions artistiques organisées par certains enseignants (souvenir fort d'un voyage à Paris et de la découverte de l'art océanien exposé temporairement dans une galerie — la galerie Daller, si ma mémoire ne me trompe pas).
Même si je n'ai pas tiré de cette époque une connaissance artistique très structurée et que je suis resté autodidacte dans mes pauvres activités artistiques (c'est une question de tempérament), je garde de cette période de ma vie le sentiment d'un grand enrichissement artistique.
Et évidemment, par l'activité même de modèle, je suis devenu partie prenante de l'activité et du monde artistique, au lieu de lui être extérieur.
Une période remarquable dans mon rapport au temps
Mon activité de modèle a débuté dans une période déjà particulière en ce qui concerne le rapport au temps : une année sabbatique, prise à la sortie de mes études universitaires et avant de répondre à mes obligations militaires, sous la forme d'un service civil. Prendre cette année sabbatique, à 25 ans, était un choix peu ordinaire, un choix de prendre le temps avant de me lancer plus avant dans la vie, une option permise par la frugalité de mon mode de vie de l'époque et quelques économies accumulées, et par la chance, il faut le reconnaître. Sans ce choix, la possibilité d'entrer dans ce métier ne se serait peut-être jamais présentée.
Mon activité de modèle s'est étendue bien au-delà de cette période sabbatique et a traversé des phases où mon emploi du temps "contraint" était beaucoup plus significatif. Mais dans tous les cas, ce métier, par ma façon de l'appréhender, allait de pair avec un rapport au temps se voulant hors de la mêlée, hors du tourbillon de la vie. L'activité elle-même marque un temps d'arrêt dans l'activisme ambiant. Etre modèle, c'est être actif sans s'agiter, être dans un temps d'arrêt du corps, qui laisse latitude aux pérégrinations de l'âme et de l'esprit. Mais, au-delà du temps de la pose, avant lui, il y a, chez moi en tout cas, le temps pris pour que le corps soit en bonne disposition, rituel de la douche qui a autant, sinon plus, une fonction de relaxation qu'une fonction d'hygiène, et règle des deux ou trois heures qui suivent et sont consacrées obligatoirement à des activités paisibles : écriture, lecture, élaboration artistique.
Par ailleurs, par sa nature même, à mon sens, ce métier ne peut pas être pratiqué à temps-plein sans nuire à la qualité des prestations. Le corps ne peut être dispos à un tel exercice 8 heures par jour et 5 jours par semaine. Au plus intense de ma pratique, je ne cumulais jamais plus de 20 heures de prestations hebdomadaires.
En outre, les cours en académies et dans les écoles artistiques sont rythmés par les congés scolaires.
Ces circonstances et cette façon d'aborder le métier font que cette époque a été marquée pour moi par un rapport au temps "ralenti", par rapport à ce qu'il est dans la société ambiante, et par une portion importante consacrée au développement de soi. C'est une raison pour laquelle cette période de ma vie revêt pour moi un peu les couleurs d'un "âge d'or", ayant été par la suite happé par une vie militante et professionnelle, puis familiale, trop tourbillonnante à mon goût, laissant trop peu de temps de respiration. Ce lien entre l'activité de modèle et un rapport plus heureux, plus respirable, au temps est sans doute une des raisons pour lesquelles il me plairait de renouer avec le métier, même si ce n'est que ponctuellement. Car, au minimum par le temps de préparation que je me donne, j'y renouerais avec un "temps où l'on se pose avant de poser" et avec toute la richesse qui naît de cet arrêt dans le temps.
Le bien-être d'être à sa juste place
En étant modèle, j'étais, professionnellement parlant, à une place inattendue, du point de vue de ma formation, mais à une juste place du point de vue de mes aptitudes. Je veux dire que j'avais des aptitudes physiques, une disposition psychique et un investissement moral qui faisait de moi un modèle particulièrement à la hauteur de sa tâche. En tous cas, c'est ce que me renvoyaient la plupart des professeurs et élèves. Capacité de rester immobile, capacité de tenir longtemps la pose, capacité à entrer dans le projet de l'enseignant, capacité à répondre à ses attentes pédagogiques par mes réponses corporelles, intérêt pour le travail des élèves, investissements dans les activités "extrascolaires", ponctualité et fiabilité sont autant de choses qui faisait que j'étais fort apprécié pour tout ce que j'apportais comme modèle, estimé et même aimé.
C'est un plaisir particulier que celui de se sentir dans une position professionnelle où l'on apporte le meilleur de soi aux autres, quelque chose d'unique, et où l'on est en harmonie avec eux et reconnu pour ce qu'on apporte.
Je n'ai jamais connu une telle harmonie professionnelle ailleurs que dans ce métier, même si j'ai vécu des relations professionnelles très positives dans d'autres contextes. De ce point de vue-là aussi, ma période "modèle" a la coloration d'un "âge d'or".
La richesse issue de la variété
Le métier de "modèle vivant" est aussi riche et particulier par sa variété. Du fait que les engagements sont généralement de courte durée (quelques semaines, au mieux quelques mois), un modèle est appelé à traverser des ateliers et des établissements artistiques aussi nombreux que variés. De ce fait, on change souvent de lieu, de groupe d'élèves ou d'artistes, d'enseignant, de discipline artistique, d'approche pédagogique. Le climat relationnel change d'un groupe à l'autre, de même que la tendance générale des rapports élèves/modèle. La polarisation entre apprentissage et divertissement aussi. En outre, les "cours du soir", qu'ils visent une qualification professionnelle ou non, brassent des milieux sociaux très différents, ce qui est relativement rare dans notre société, où l'on a tendance à ne fréquenter que les personnes de son propre milieu social.
Toute cette diversité rend le métier de modèle extrêmement intéressant et cette période de ma vie reste celle qui a été la plus riche de ce point de vue.
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