Voissa: LiFou, un modèle de folie ?

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Sous la douche

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Sous la douche,



Nous nous retrouvons sous un jet d'eau, bien chaud, qui embrume la pièce et dilate les pores de nos peaux.

L'eau arrêtée, ou détournée de nos corps, je te savonne voluptueusement d'un gel au parfum fruité, de pêche ou de goyave. Mes mains glissent sur toi, te massent, te caressent, te constellent de bulles, de pied en cap. Mes doigts glissent sur tout ton corps, sur ton sexe aussi mais ne s'y attardent pas. Et tu fais de même avec moi, lentement, longuement.

Nous nous serrons l'un contre l'autre, goûtant cet inhabituel contact de peau. Nous glissons l'un contre l'autre. Nous nous embrassons chaviramment. L'eau coule à nouveau sur nous, comme une pluie tropicale. Je me laisse fléchir et m'assieds en tailleur dans le fond de la douche. Tu te laisses fléchir à ton tour et t'assieds sur ce siège charnel formé par mes cuisses, et m'enserre la taille de tes jambes. Nous nous étreignons à nouveau, nous embrassons encore et encore, sous cette pluie qui berce nos âmes et caresse nos corps. Moments longs et relaxant d'une simple sensualité. Abandon des muscles qui se relâchent, de la peau qui s'assouplit et s'hydrate. Moments de paix, comme de retrouvailles au retour d'un exil. Front contre front, nous nous regardons dans les yeux. Ton regard est rieur, le mien exprime le bonheur. Je te dis "merci".

Ton corps t'appelle à quelque chose de plus torride. Tu te redresses quelque peu, t'ajuste et te laisse glisser sur mon sexe dressé. Nous sommes unis. Nous ne bougeons pas. Je suis au fond de toi, tu es autour de moi. Immobiles. Nous faisons l'amour immobiles, savourant ce que nous ressentons, nous délectant de l'image et de la sensation de nos corps enfichés, enlacés, embrassés.

Tu finis par te dégager doucement, te redresser et m'inviter à en faire autant en me prenant la main. Tu te retournes face au mur carrelé, y prend appui de tes mains, posées à hauteur d'épaules. Tu m'as ainsi tourné le dos. Tu ne dis rien. Tu te cambres. Ton corps éloquent est attente, est appel. Je pose mes mains sur ton dos, sur lequel l'eau ruissèle. Mes mains se promènent sur ta peau, glissent vers tes hanches, vers le creux de tes cuisses, par devant, tandis que dans ce mouvement, mon bassin vient se coller au tien, mon buste vient se coller à ton dos, et mon sexe vient pénétrer le tien. Soupir de jouissance. Nos corps ondulent. Mes mains s'affolent à parcourir ton corps. Nous ondulons encore et encore. Jusqu'à l'exultation. La pluie finit. Nos nous regardons, réjouis par notre jouissance.

Nous nous ébrouons à peine. L'air nous séchera bien, en nous faisant goûter cette douce sensation de l'eau qui s'évapore de la peau et de la fraîcheur procurée par le moindre courant d'air ou, simplement le déplacement de nos corps. Nous passons dans la pièce voisine et nous étendons sur le matelas posé à même le sol. Couchés sur le flanc, nous nous regardons en nous souriant, béatement. Nos âmes sont aussi détendues que nos corps. Nous sommes heureux comme des enfants, des enfants insouciants, heureux de leur jeu, heureux de leur amitié.




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Arbre couché (3)

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12 mai 2009 : Il est parti

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Il est parti.

Un grand vide m'envahit, une pince enserre mon cœur, prend mon thorax en tenaille.
Les larmes ne coulent pas.


Il est parti.

Je l'ai connu tout d'abord à l'école, à 15 ans, en 1980, moi comme élève, lui comme professeur de français. Cela n'a duré que deux mois, la classe ayant été scindée en deux peu après le début d'année scolaire. Je ne le savais pas à l'époque, mais je n'étais pas dans la "bonne moitié" de la classe. Pas assez de temps pour accrocher à sa personnalité, à son enseignement. Peut-être pas assez mûr pour accueillir ce qu'il enseignait.

Je l'ai retrouvé à 17 ans, en 1982, en dernière année d'études secondaires (les "humanités"), à nouveau en français. Cette fois, c'est un choc culturel. Découverte des concepts psychanalytiques développés par Carl Gustav Jung, du procédé "d'amplification psychologique", des archétypes, des interprétations symboliques, y compris celles qui véhiculent un contenu sexuel (ah, les "symboles phalliques" !). Etude d'extraits du "Gilgamesh", précédée de celle du "Enuma Elish" (le plus ancien mythe de la création, si ma mémoire ne me trompe pas) et du récit épique en tant que récit fondateur d'un changement de civilisation. Tout cela dans un "banal" cours de français adressés à des adolescents, à des "lycéens", il fallait l'oser. Certains auraient volontiers dit que c'était mettre la barre trop haut, à la hauteur d'un cours universitaire.
En classe, il était d'un humour féroce. Il pouvait retourner un élève comme une crêpe, par une parole dont le caractère caustique était évident pour tous mais dont la signification précise n'était souvent accessible qu'au seul élève visé. C'est sans doute ainsi qu'il parvenait à tenir une classe dans un calme relatif. Humour cynique aussi, à plus d'un sujet, qui m'empêchera de deviner sa sensibilité, avant que je ne le connaisse dans un autre contexte.
Sa personnalité et le contenu de son cours ne me mettaient pas à l'aise. En un sens, ce qu'il amenait me déstabilisait… mais m'attirait, intellectuellement et probablement déjà au-delà de l'aspect "savant" des choses. Un choc culturel, disais-je. A l'époque, l'accès aux études universitaires était conditionné par "l'examen de maturité", une sorte de travail de fin d'étude secondaire. D'ordinaire, il était considéré par l'élève comme une obligation venue de l'extérieur, à laquelle il fallait bien se plier, par un travail documentaire d'une vingtaine ou d'une trentaine de pages. Pour moi, ce fut une quête personnelle, une recherche dans laquelle je me suis investi tout au long de la seconde moitié de cette dernière année scolaire. L'esprit éveillé par les contenus du cours d'Antun et passionné de littérature de science-fiction (principalement des romans de John Brunner, Isaac Asimov et Arthur C. Clarke, mais aussi de quelques autres, comme Frank Herbert, dont l'œuvre n'est pas sans influence jungienne), j'en élaborai ma propre thèse : "La Science-Fiction n'est-elle pas une épopée en constitution ? ", thèse à mettre à l'épreuve de l'amplification psychologique jungienne. Il en résulta un ouvrage de 80 pages qui allait bien au-delà des exigences scolaires, sans atteindre ses objectifs (comment aurait-il pu en être autrement à 17-18 ans, sur une telle matière ?) mais non sans démontrer une capacité d'analyse et de reconnaissance des limites sur lesquelles je butais (l'amplification psychologique demande une connaissance… que l'on ne peut pas avoir à 18 ans, et je ne faisais que commencer à saisir la pensée jungienne). Cette recherche personnelle m'avait en tout cas rapproché d'Antun, dont je commençais à ressentir l'estime, qui se traduisit notamment dans le fait que je reçus un prix à la fin de l'année pour ce travail. Une autre chose qui nous rapprocha, ce fut mon amitié, née un an plus tôt avec Antoine*, un autre élève de ma classe. Antun en fut en quelque sorte un parrain. Il m'aborda un jour pour suggérer que s'établisse une entraide scolaire entre Antoine et moi.
<blockquote><i>* Qu'on me pardonne le risque de confusion. Sur ce blog, moi mis à part, tous les acteurs de ma narration interviennent sous un pseudo, tous sauf… Antun (je me demande pourquoi j'ai fait ce choix). Antun, à ne pas confondre avec Antoine, mon ami d'enfance, l'Ami d'enfance. Il y a un lien entre les deux et c'est comme un double hommage que j'ai choisi comme pseudo pour l'Ami d'Enfance le prénom Antoine, forme francophone du prénom croate Antun, sous laquelle beaucoup de ses proches l'appelaient.</i></blockquote>
C'est ainsi que lors de ce dernier semestre d'études secondaires, Antoine et moi passâmes des après-midi à réviser des lois de chimie et de mathématiques,… à temps partiel, car nous étions prompt à nous distraire de ces matières arides. Dans un de ces moments ludiques, Antoine me fit passer le test "AT9", qu'il avait passé lui-même dans le cadre du cours de psychologie, optionnel, qui était aussi donné par Antun. L'argument de ce test est de mettre en scène par le dessin neufs éléments prescrits, puis d'analyser le résultat. Cela avait commencé comme un jeu, durant un temps de recréation entre la révision de la loi d'Arrhénius et des exercices sur les équations du 3° degrés. Au moment de passer, tout aussi ludiquement, à l'interprétation de mon dessin, Antoine se rendit compte que le jeu était trop sérieux pour être galvaudé en "déconnade". Le jeu s'arrêta là mais Antoine en parla à Antun, qui proposa de me prendre en entretien particulier pour sérieusement analyser mon dessin. J'étais preneur. Je ne me souviens plus clairement du contenu de l'analyse mais je me souviens très bien du lieu, le "parloir", une pièce très rustique et confinée, et du sentiment du moment : celui d'entendre dire des choses intimes me concernant, formulées comme des hypothèses mais avec une incroyable justesse, au départ de ce seul dessin (et de ce qu'Antun voyait de moi en classe) et de sentir que beaucoup de choses insoupçonnées étaient enfouies au fond de moi, et soudainement affleuraient dans ce dessin. Terme clé dont je crois me souvenir et resta : "sentiment d'infériorité surcompensée". L'exercice s'arrêta là.
Et la fin de ma scolarité signifia la fin, temporaire, de mes contacts avec Antun, sinon un échange de courrier par lequel je lui demandais et recevait de lui une bibliographie me permettant d'aller plus avant dans la connaissance de la pensée de Jung. La relation avec Antoine, elle perdura.

De 19 ans à 23 ans, j'allai de moins en moins bien. Mal-être croissant face à l'intolérance, l'injustice et la violence qui dominent ce monde, mal-être qui culminera, plus tard, avec la première Guerre du Golfe en 1990-91. Mal-être dans une vie amoureuse d'abord inexistante, puis malheureuse, avec un amour pour Soledad qui m'enverra au Pays des Ombres.
Dans ma nuit, j'eus la clairvoyance de chercher une aide. La pensée jungienne m'était restée présente. C'est ainsi qu'en 1988, je me suis tourné vers un psychanalyste jungien du "centre de guidance psychologique" de l'université dans laquelle je faisais mes études. Expérience catastrophique qui ne dura que deux séances, mon instinct de vie me détournant du bonhomme et de sa pratique, qui n'avaient rien de l'humanisme jungien et qui, en un temps record casaient dans des schémas rigides et étriqués autant ma personne que le parcours qui se traçait devant nous et instauraient un rapport de pouvoir.
Temps de latence jusqu'à ce qu'Antoine, mon ami d'enfance, me suggère de reprendre contact avec Antun, don dont je lui serai éternellement reconnaissant. Ce fut le début d'un cheminement analytique de près de 3 ans, pétri de chaleur humaine. J'allais vers lui pour soigner une "blessure de vivre" et j'y trouvais bien plus, un cheminement d'accouchement de moi-même, d'éclosion de mon être (dans le sens que je retrouve chez Hermann Hesse, un autre auteur aux fortes influences jungienne). J'allais voir un "médecin" et je découvrais un homme. J'allais en quête d'un rapport d'aide et recevais le don d'une relation d'amour. J'avais cru identifier un homme caustique, volontiers cynique et je découvrais un homme plein de tendresse, qui me passait la veste sur les épaules à la fin de chaque séance avec une attention pleine de douceur, comme un envoi vers la vie, au sortir de ce temps d'arrêt qu'est une séance (geste que j'ai appris ainsi de lui et qui me ramène à lui chaque fois que je le prodigue à autrui). Tendresse ressentie aussi dans l'expression de sa révolte à l'idée que je cesse de vivre (au début de ce cheminement, je disais volontiers que je ne continuais à vivre que pour ne pas causer de peine à mes proches par mon décès). Je découvrais aussi un analyste se situant dans un rapport humble avec son patient et libéré des règles mortifères qui régissent la profession (en tout cas certaines "écoles"), au risque d'être taxé de charlatan (ne fût-ce pas le cas de Jung lui-même ?), un analyste qui ne se cloître pas dans le mutisme, qui sait parler de lui quand cela a une pertinence par rapport aux contenus confiés ou par rapport à la relation qu'il entretient avec vous. J'avais besoin de cette liberté thérapeutique, du rejet de ces carcans et des rapports de pouvoir qu'ils visent à asseoir. Je les avais pris de plein fouet lors de ma première tentative. C'est une grâce que de ne pas être tombé dessus lors de la seconde. Il n'y en aurait sans doute pas eu de troisième. Et Dieu sait où je serais aujourd'hui s'il en avait été ainsi.
Notre cheminement a débuté en même temps que ma rencontre avec Anima, une jeune femme qui était dans un autre deuil. Anima et Antun, "la jeune fille et le sage", figure archétypique, tandem qui me fit revenir au monde des vivants. Début aussi de la tenue d'un journal intime, intensif, un outil d'autoanalyse (un millier de page par an, rédigées quotidiennement pendant 5 ans, de manière plus irrégulière par la suite). Début, pour les besoins de la cause, de la prise de note des rares rêves dont il m'est donné de me souvenir (beaucoup de "grands rêves").
Bien plus, que simplement revivre, le cheminement avec Antun a renforcé mon être dans le meilleur qui s'y était déjà révélé et m'a fait accédé à une partie de ce que j'ai de meilleur mais qui était enfouie, inaccessible, refoulée, du fait de mon manque foncier de confiance en moi. J'étais un intuitif qui ne faisait pas confiance à son intuition, un aventurier qui s'ignorait, un être haut en couleur qui se croyait pâle. Par son regard aimant, par son estime, par sa perspicacité aussi et par ses capacités d'analyste des rêves et d'interlocuteur thérapeutique, Antun a fait naître en moi estime de moi, confiance en ce que je suis, connaissance de qui je suis et vocation à être moi-même. Toute chose qui ont changé mon rapport aux autres et mon rapport à la vie, avec certains fruits qui n'ont éclos que des années plus tard, bien après la fin de notre cheminement thérapeutique. Cet homme m'a donné des ailes ou, plutôt m'a fait découvrir les ailes que je portais.


Il est parti.

Cette nouvelle m'atteint, intimement, mais ne me plonge pas dans le désarroi. Peut-être faudra-t-il du temps pour que mon âme réalise ce que mon esprit sait, le caractère irréversible de ce départ. J'ai toujours eu une difficulté à ressentir la réalité de la mort d'un être aimé, tellement aimé qu'il continue à vivre en moi, tellement que je ne serais pas surpris de le croiser demain, de le revoir tel qu'aux plus beaux jours et de les évoquer avec plaisir avec lui.


Il est parti.

Et cette irréversibilité de son départ pointe quand même son nez, à travers ce regret que je ressens de n'avoir jamais concrétisé mon projet de reprendre contact avec lui 10, 15 ans "après". J'en ai souvent eu l'idée. Je l'ai fait après 5 ans, pour partager avec lui le bonheur de ma rencontre avec Lily et le "Psaume 152" qu'elle m'avait inspiré, aussi l'essor de ma vie professionnelle dans un projet créatif et au plus proche de mes valeurs. Maintes fois j'ai eu l'idée de réitérer une telle visite. Le tourbillon de la vie m'en a éloigné. Je n'avais pas besoin de revoir Antun. J'avais seulement envie de partager avec lui ce que je suis devenais, dont il fut partie prenante, partie aimante. Il fut pour ma croissance. Sans lui, je ne serais pas devenu l'homme que je suis, pour le meilleur plutôt que pour le pire. Il m'a fait advenir à moi-même. C'est en cheminant avec lui que j'ai trouvé le chemin de moi-même et, par là, celui d'une certaine harmonie.
Envie de lui dire merci, de lui dire mon estime et ma pensée pleine d'affection pour lui. J'espère qu'au moins Antoine a parfois pu les lui faire sentir en lui donnant des nouvelles de moi.

Il me restera toujours présent, avec sa mine de faune, gentil et malicieux, les perles noires de son regard aimant, sa sensibilité à la douleur de mon âme, la découverte de sa personne en des endroits où je ne l'attendais pas, dans des proximités de pensée et de ressenti que je n'aurais jamais imaginées, la sensation de son estime et le souvenir de tout ce que je lui ai confié, et lui, accueilli, comme un vieux sage qui épaule l'âme jeune en croissance ("un vieux singe", ponctuerait-il, le regard interrogatif et rieur à la fois).

Je ne peux te dire adieu. Une douleur me submerge.
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Caïn, et c'est tout

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Caïn, encore une fois

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Caïn, toujours

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Caïn, encore

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A propos de la photo précedente

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A propos de la photo précédente

Quelques voissanautes m'interrogeant à propos de la photo qui précède et de sa dédicace, voici quelques réponses qui satisferont, je l'espère, leur curiosité (mais si elles ne sont pas rassasiées, qu'elles n'hésitent pas à me relancer).


Est-elle de moi, cette sculpture ?

Cette sculpture n'est pas "de moi" au sens que je serais celui qui l'aurait façonnée mais elle l'est bien au sens où c'est d'après une de mes poses qu'elle a été modelée. Le cliché, lui, est de moi, au sens que c'est moi qui l'ai pris. Il a sa part de subjectivité et de créativité, comme le montreront d'autres vues de la même sculpture que je publierai sur mon blog.


Qu'elle est son histoire ?

… une histoire très riche, très intense. Souvenir inoubliable des séances de poses où elle s'est élaborée, où de tour de socle de pose en tour de socle de pose (en sculpture, le modèle pivote sur lui-même) j'ai vu cette statuette se construire, en l'espace de deux ou trois soirées sous la main de Piotr, artiste russe renommé en peinture, qui s'essayait à la sculpture. J'étais captivé par cette élaboration, par l'assurance de l'artiste, par ce qui émanait de son œuvre. Je ressentais l'intense tristesse émanant de cette statuette, un immense abandon. Lors d'une interruption de travail, j'appris qu'elle incarnait Caïn (premier fils de l'histoire biblique, et premier meurtrier, meurtrier de son frère, Abel) et que les mots écrits en cyrillique sur le socle de la sculpture signifient "Où es ton frère ?", parole de Dieu interrogeant Caïn après le meurtre. J'ai évoqué ces moments dans mon blog dans le billets en date du 20 novembre 1992 (et suivants).

Souvenir tout aussi inoubliable, lors du vernissage de l'exposition de fin d'année de cette académie. Croisant l'artiste et sa femme, qui, elle, maitrisait bien le français, je leur ai raconté comment j'avais vécu ces séances, avec quelle intensité émotionnelle j'avais assisté à l'édification de cette œuvre et le plaisir que cela avait été pour moi d'être le modèle qui avait était le support de cette construction. Lorsque sa femme eut fini de lui traduire mon témoignage, l'artiste me dit, avec une chaleur contenue et un français (ou un anglais) "cassé" : "Elle est à vous". Je n'étais pas sûr d'avoir bien compris et sa femme me confirma que, touché par ce que je venais de dire, il tenait à m'offrir son œuvre. C'est ainsi qu'environ une semaine plus tard, je me trouvais chez eux, à partager une tasse de thé, tandis que cet artiste généreux prenait quelques photos de son œuvre avant de me la laisser emporter (ces moments seront évoqués plus loin dans mon blog).

Depuis lors, cette statuette a toujours habité ma pièce de vie principale. Elle a parfois symbolisé le désespoir dans lequel je me trouvais et le sentiment de culpabilité qui me minait et m'animait à la fois. Plus souvent, elle a symbolisé le bonheur de ma vocation de modèle. Elle est aussi le rappel des heureuses conséquences qui découlent parfois de l'audace de s'exprimer en vérité. Mais surtout, elle est là pour ce qu'elle est, une sculpture qui suscite en moi des sentiments et des pensées profondes, une œuvre dont mon regard ne se lasse et qui a toujours attiré celui de mes visiteurs (ce qui a parfois été l'occasion de leur révéler mon activité de modèle, qu'ils n'auraient jamais soupçonnée).


Offrande à Ange-Elle…

J'aime photographié et j'aime partagé les clichés qui émeuvent le plus mon sens visuel. J'aime parfois les offrir, à ceux que j'aime. C'est ce que j'appelle des "offrandes visuelles". Ce 12 avril 2009, j'écrivais à Ange-Elle… et je voulais assortir mes mots d'une de ses offrandes, témoignage d'amour. Je parcourais ma photothèque en quête de celle qui me conviendrait. Mon regard s'est arrêté à celle-ci, moyennant recadrage. Pourquoi ce choix ? Pas à cause de la tristesse qui émane de ce cliché. Mes mots pour Ange-Elle… n'avait rien de mélancolique. Non, ce qui m'a inspiré, c'est ma connaissance de la recherche de beauté d'Ange-Elle…, pas la beauté des "top-model" mais la beauté et la grâce dans les attitudes corporelles, dans les mots, dans les sentiments, dans les relations, dans l'étreinte la plus fugace jusqu'à celle qui se voue à se perpétuer, beauté dans tout ce qui fait la vie. De ce cliché émane, pour moi, une grande beauté, une beauté dans la tristesse, une beauté dans le désespoir. Mon choix faisait ainsi écho à la quête de beauté d'Ange-Elle… en espérant qu'elle soit sensible à cette beauté-ci (rien n'est absolument prévisible en matière de ressenti esthétique)


Offrande à De Passage…

.... Car je me sens en affinité avec elle et qu'elle m'est déjà chère, même si nous n'avons pas des échanges fréquents (mais toujours de qualité). L'élaboration menant à mon offrande à Ange-Elle… étant là, le désir de lui faire aussi cette offrande visuelle a surgi. Avec un rapport plus direct avec la tristesse qui émane de l'œuvre, car je savais De Passage… (peut-être encore) dans une passe difficile.


Offrande à Errance

Jamais deux sans trois ? Toujours est-il que le désir a surgi tout aussi sûrement de faire aussi cette offrande visuelle à Errance, qui me suit au plus près, est si sensible à l'homme que je suis et que j'ai été, sensible à ma joie comme à ma tristesse.


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Caïn, pour Ange-Elle.., Errance et De Passage...

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Intermède : Les causalités ténues (21/3/2009)

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Intermède : Les causalités ténues (21/3/2009)


La vie est pleine de surprises et d'étranges coïncidences. Elle est faite de chaînes de causalité parfois tellement ténues que l'on peu parfois en être effrayé, en se disant qu'il s'en serait fallu de peu pour que des événements essentiels ne se produisent pas.

J'ai tenu mon journal intime de façon assidue, quotidienne, de 1988 à 1993. Il est devenu épisodique par la suite et même extrêmement ponctuel ces dernières années (une date en 2007 et une date en 2008). La tenue de mon blog, de mon "itinéraire d'un modèle", qui est essentiellement basée sur ce journal, me fait mesurer toute la perte que représente la quasi extinction de mon journal. Frustration, même si mon activité sur Voissa représente une alternative intéressante. Frustration croissante ces derniers jours, qui a abouti ce dimanche 15 mars 2009 à ce que je décide de mettre à profit mes fréquents trajets en train pour rédiger chaque jour au minimum un mémo des faits qui ont empli ma journée. Au moins, cela posera des jalons, des points de repère auxquels je pourrai me référer ultérieurement. Décision mise en œuvre dès ce lundi 16 mars et tous les jours qui ont suivi. Un mémo pour chaque jour et souvent, une description approfondie de certains événements, et des réflexions intimes, c'est-à-dire un journal à part entière.
Me voici donc, ce jeudi, déployant sur la petite tablette de mon compartiment mon grand cahier Clairefontaine, au papier si lisse, sur lequel glisse la plume de mon stylo. Plaisir retrouvé de ce geste très sensuel. Plaisir de voir se tracer le sillage d'encre noire derrière le patin de cuivre. Les tremblements de l'écriture provoqués par les secousses du wagon ne parviennent pas à gâcher mon plaisir.
Mon vis-à-vis dans le train était une jolie jeune femme. Je ne l'avais pas remarquée, tout absorbé que j'étais par mes écritures. Elle avait dû embarquer lors d'un des arrêts du train qui a suivi mon départ de Villers. C'est elle qui créa le lien et me fit la découvrir, en m'adressant la parole :
  • "Pardon,… J'espère que je ne vais pas vous paraître indiscrète… C'est un manuscrit que vous êtes en train de rédiger ?"
Je n'ai pas immédiatement saisi le sens de sa question. Bien sûr que c'était un manuscrit, puisque j'écrivais à la main. Mais je sentais qu'elle voulait signifier autre chose. Je lui ai répondu :
  • "Ce n'est pas indiscret... Je tiens simplement un journal intime."
  • "Je suis stagiaire dans une maison d'édition", poursuivit-elle, "et nous sommes toujours à l'affut de manuscrits, en particulier de témoignages de vie."
Je lui ai alors expliqué que j'ai été modèle dans des écoles d'arts et que, dès mes débuts, m'est venu l'idée de réaliser un "journal d'un modèle", en partant d'extraits de mon journal, en visant fantasmatiquement une publication. J'entrais clairement dans le champ d'intérêt de sa maison d'édition. Je lui ai raconté l'évolution du projet de livre vers la tenue d'un blog, comme étape intermédiaire, puis, finalement, comme objectif à part entière. Arriver à un ouvrage publiable demanderait encore un travail considérable. Enthousiaste, Ariane m'a incité à envoyer quelques chapitres de ce "journal d'un modèle" et un descriptif de l'articulation que prendrait le manuscrit complet et, à cette fin, m'a laissé les coordonnées de la maison d'édition.
  • "Cela nous permet de sentir les potentialités éditoriales."
  • "Je n'en suis pas à ce stade mais que je vous enverrai un texte dans lequel je tente de cerner ce qui me pousse à tenir mon blog et ce qui fait que cette expérience de modèle est si importante pour moi. Ainsi, il y aura au moins un lendemain à cette heureuse rencontre", ai-je conclu.
  • "Excusez-moi de vous avoir dérangé. Je vais vous laisser reprendre votre écriture".
  • "Vous ne devez pas vous excuser. Vous ne m'avez pas dérangé. Au contraire.".
Il y eut un échange silencieux de regards. Peut-être un peu de gêne chez elle. Mais je ne comptais pas me replonger comme un ours dans mon occupation rédactionnelle alors que j'avais en face de moi une si charmante interlocutrice. Il faut saisir l'instant… La conversation a repris, à propos du monde littéraire, de mon parcours de modèle,… et ne s'est terminée que lorsqu'il a fallu se quitter, gare du Midi. Elle m'a demandé, comme incertaine que je la contacterais :
  • "Vous me laissez vos coordonnées ?"
  • "Ce n'est pas la peine. Je vous enverrai un courriel demain. Ainsi, vous aurez mon adresse".
  • "Et n'oubliez pas de joindre un texte, hein !... ", ajoutant en boutade, "Oh, voilà que je vous donne déjà des ordres. Veuillez m'excuser."
Nous sommes salués, souriants. Au soir, j'ai envoyé les textes annoncés, ainsi que les 30 premières pages de texte de mon blog, en précisant que ce n'est que de la matière brute. Le lendemain, elle m'a répondu par un petit courriel enthousiaste, annonçant qu'elle transmettait ces textes aux éditeurs et allait les lire elle-même avec beaucoup d'attention. Et comme la veille, elle me félicitait pour la "confiance de soumettre quelque chose d'aussi personnel au public". Nous avions discuté de cela, de la confiance en soi, nécessaire à cet exercice qui vous expose au jugement d'autrui.
Je ne sais pas où tout cela mènera. La potentialité d'une publication me semble rester très hypothétique mais quand le hasard vous tend ainsi la main, il faut la lui serrer.
Dire que si nous nous étions croisés une semaine plus tôt, nous ne nous serions rien dit, car je n'aurais pas eu mon cahier déployé devant moi, mon stylo à la main. C'est ce que j'appelle une "causalité ténue". Un autre exemple est celui de la chaîne causale qui m'amena à poser à nouveau, après dix d'interruption, évoquée sous le dernier sou-titre du billet "Ce qui me pousse à tenir ce blog")


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21 avril 1992, mardi, journal (3)

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21 avril 1992, mardi, journal (3)


Ce soir, comme convenu, Antoine Lambert est venu passer la soirée avec moi, autour d'un thé à la menthe. Depuis quelques mois, nous ne nous voyons plus souvent. Nous renouons cependant avec le genre de relation que nous avions avant qu'il connaisse A. Nous retrouvons ce climat de confidence intime.
Je lui ai raconté l'évolution de ma relation avec Morgane. C'est la deuxième personne à qui j'en parle. […] Comme j'évoquais la période paradisiaque que nous avons vécue ensemble, Morgane et moi, Antoine a dit : “C'est peut-être mieux pour toi, que cette relation se soit éteinte précocement. La plupart des histories de couples montrent que cet amour intense, enchanteur, féérique ne parvient pas à se maintenir au fil des années. Il devient moins « fou ». Il s'assagit, ce qui satisfait la plupart des gens mais ne pourrait pas te satisfaire”. Peut-être qu'Antoine a raison, qu'il me faut des histoires d'amour courtes et intenses. Peut-être qu'il a tort et que, dans mon cas, un amour de longue durée pourrait conserver toute sa jeunesse et sa vitalité au fil des années, jusqu'à ce que la mort nous sépare, elle et moi. Je ne sais pas. En tout cas, comme le dit Antoine, une histoire de couple en demi-teintes ne pourrait me satisfaire.


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21 avril 1992, mardi, journal (2)

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21 avril 1992, mardi, journal (2)


Journée de développement informatique à Villers. La journée a passé vite, devant l'écran d'ordinateur. Le travail que j'accomplis est intéressant et captivant. Il offre le très estimable avantage de distraire mon esprit de la problématique de ma relation avec Morgane, de la chasser de mes pensées pour toute la journée.
A midi, j'ai été photocopier le cahier n°23 de mon journal, pour la laisser, par mesure de sécurité chez Marcel, comme pour les cahiers précédents. Une perte de mon journal serait pour moi catastrophique.
En me promenant dans les rues de Villers, ces derniers temps, j'ai souvent envie de croiser Pascale Haugsbourg, qui fait ses études ici, je crois. J'ai envie d'une confrontation, après ce coup de foudre, une nuit d'éclipse lunaire, cette rupture et ces deux années qui ont suivi sans contact d'aucune sorte.


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21 avril 1992, mardi, journal (1)

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21 avril 1992, mardi, journal (1)

J'ai passé une très mauvaise nuit. La sérénité que j'avais trouvée durant la soirée d'hier s'est transformée en angoisse au cours de la nuit. Je me suis réveillé à de nombreuses reprises et mon maigre sommeil fut chargé de rêves. A nouveau, je ne supportais plus de perdre Morgane. Si, consciemment, je parviens à accepter que ma relation avec Morgane soit devenue ce qu'elle est, et à faire, une seconde fois, une option positive pour le célibat, mon inconscient, lui, ne l'entend pas de cette oreille et me le fait savoir en agitant mon sommeil. Et je sais que je ne dois pas le violenter, mon inconscient. Au contraire, je dois l'écouter avec attention. Il faudrait que je me souvienne d'un de mes rêves pour découvrir ce qu'il a à me communiquer.



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20 avril 1992, lettre à Morgane

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20 avril 1992, lettre à Morgane


Morgane,
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Petite Fée qui m'a fait retrouver le paradis perdu
pendant quelques sublimes instants d'éternité.

S'il est quelqu'un à qui je puisse m'identifier,
c'est lui, Bob Marley,
Chantre de la misère humaine, des plus déchirantes réalités de ce monde,
Homme en révolte contre l'oppression, l'injustice et la haine,
Porteur d'espoir et
Consolateur de tous ceux qui trébuchent sur le chemin,
victimes de leur faiblesse et de la méchanceté des hommes,
Homme crucifié par la vie plutôt que par la mort.

Dieu, que je me sens proche de lui.


Benoit Le Fou

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20 avril 1992, lettre à Morgane

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20 avril 1992, lettre à Morgane


<b>Morgane,


J'espère que tu comprendras un jour que ma violence n'est pas méchanceté
mais conséquence de ma souffrance
de cette souffrance issue de cette hypersensibilité qui me rend si vulnérable
à tout ce qui enlaidit et brise ce monde, qui aurait pu être un monde d'amour,
de cette hypersensibilité qui, tu le sais, me mobilise pour combattre cette laideur
et, surtout, venir en aide à ceux qui en sont les victimes,
de cette hypersensibilité qui me permet aussi de goûter intensément
ce qui est beau et fait d'amour en ce monde.

Cette hypersensibilité n'est pas stérile.
Elle me fait voir ce qui est et me met en route pour faire un peu changer les choses,
pour apporter un peu d'aide et de fraternité à ceux qui sont dans la dèche,
victimes de tout ce manque d'amour et d'humanité qui emplit le monde.
Et puis, si cette hypersensibilité me fait sentir ce qui est moche,
elle m'ouvre aussi à la beauté et aux plus grandes joies.
Si je suis noir, je suis aussi rouge, vert et jaune,
les autres couleurs du Reggae.

Mais je comprends que l'homme que je suis t'effraie
et que tu ne te sentes pas assez forte pour le supporter dans une vie partagée.
Pendant quelque temps, j'ai oublié que j'étais insupportable, en ce sens du moins.
J'ai repris conscience de cet état des choses.
Ne t'en fais pas pour moi. La nature est bien faite.
Je suis de ceux qui peuvent envisager positivement une vie, disons, sans compagne privilégiée.

Je n'ai aucun regret.
Ce que nous avons vécu, nous l'avons vécu de la plus belle manière que j'aurais pu imaginer.
J'espère que rien ne t'inspire de l'amertume, dans ce que nous avons partagé.
J'espère que tu ne nourriras aucun regret.
Je te demande pardon pour tout ce que je t'ai dit trop durement
et pour tout ce que ma sensibilité exacerbée t'aura fait porter un peu trop lourdement.



Merci pour cette immensité que tu m'as apportée.
J'espère que, de près ou de loin, nous pourrons rester en amitié.
Sache qu'aujourd'hui et à jamais, tu peux compter sur moi.


Je t'aime, Petite Fée,
Je t'aime à ma manière,
A la manière d'un fou.

Benoit Le Fou

</b>
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20 avril 1992, lundi, journal (2)

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20 avril 1992, lundi, journal (2)

Au soir, tenant sa promesse, Morgane m'a retéléphoné. Déception profonde en apprenant qu'elle était chez son père. Nous aurions pu nous voir au soir, en substitution de notre sortie au cinéma, annulée ce midi. Mais visiblement, elle n'avait rien à faire de moi, aucune envie de me voir. On a fixé une nouvelle date pour aller voir "Hook" : le vendredi 1er mai, dans près de deux semaines. Il y eut un silence. J'avais envie de plus mais, manifestement, elle n'avait rien à me dire. Nous avons fini par raccrocher.

Cette conversation m'a laissé abattu, abattu par cette absence d'envie de me voir. Au bout de quelques minutes, j'ai recontacté Morgane, pour lui proposer d'avancer notre sortie cinéma à dimanche prochain, le 25, à son retour de vacances en Ardennes. Elle n'était pas sûre de l'heure de son retour et ne pouvait rien m'assurer.
En écrivant, je me rends compte que cette histoire n'était que prétexte pour lui retéléphoner. La motivation réelle de mon appel était mon angoisse, engendrée par la disparition de son désir. Elle s'est exprimée clairement quand je lui ai demandé :
  • Tu m'aimes encore un peu ?"
  • "Un peu…", fut la réponse, d'où ne s'exprimait aucune émotion.
  • "Qu'est-ce qui te raccroche encore à moi ?"
  • "Pas grand chose."
Je la sentais vidée de toute tendresse à mon égard. J'étais même étonné qu'il y ait encore un "pas grand chose" et qu'elle reste encore dans l'expectative, plutôt que rompre complètement dès maintenant. Intrigué, je lui ai demandé :
  • "Il est de quelle nature, ce « pas grand chose » ?"
  • "Ce sont tes lettres qui me retiennent encore".
  • "Tu sais, plus tu demandes à me voir, moins j'en ai envie. Je t'ai demandé à pouvoir prendre du recul."
  • Je suis désolé de t'avoir importunée. Je n'avais pas saisi que l'absence de contact devait être aussi radicale.
  • "Si tu veux, on laisser tomber l'idée d'aller voir "Hook" ensemble.
  • "Oui, je préfère qu'on laisse tomber cela."
On a conclu la conversation sur cette décision, en douceur, dans la douceur de la tristesse. Cette fois, après ce coup de fil, j'étais vraiment résigné à ne plus la contacter, à lui laisser tout le temps de recul qu'elle souhaite. Le calme s'est rétabli en moi, un calme total. D'une traite, je lui ai écrit une lettre lui disant que je comprends qu'elle craigne de lier sa vie à la mienne et que, grâce à elle, j'ai vécu deux mois paradisiaques. C'est la vérité. Ce fut merveilleux.
J'ai retrouvé toute ma sérénité. Pendant toute la soirée, j'ai continué la confection de mon "Journal d'un modèle" et poursuivi la lecture du "Livre de Jérémie".



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20 avril 1992, lundi, journal (1)

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20 avril 1992, lundi, journal (1)

J'ai passé la matinée la matinée à la composition de la maquette de mon "Journal d'un modèle". Vers midi, Morgane m'a téléphoné pour annuler la sortie au cinéma prévue pour la fin d'après-midi, à cause de travaux de peinture dans lesquels elle aidait sa mère. Déception. Elle m'a promis de me recontacter au soir.

Durant l'après-midi, Erik Lecraan est passé à l'improviste. Comme promis, il m'amenait quelques bouquins d'Henry Miller, le dernier trésor de littérature qu'il a découvert et qu'il tient à partager avec moi.
Nous sommes restés quelques heures à parler autour d'une théière de thé à la menthe. Ce fut une rencontre très riche. Nous avons parlé de son projet d'animation corporelle, de son stage en chantier, de l'évolution de ma relation avec Morgane. C'est la première personne à qui j'en parle. Je peux être sûr de sa compréhension et de son absence de jugement des protagonistes. Il est aussi "spécial" que moi et sait comment il en va des relations amoureuses des gens de notre acabit. C'est quelqu'un à qui je peux parler en toute nudité. Je crois que nous deviendrons amis. Il ne manque plus que soit passée l'épreuve du temps et que les moments de partage de vie se soient amoncelés pour que je le considère comme un ami au sens le plus exigent que revêt ce terme dans mon vocabulaire.
Je nous vois liés par une amitié très particulière. Celle d'un cercle ou d'une confrérie de gens qui ont le même entendement de la vie, la même compréhension de l'univers, quoiqu'étant fort différents par leur morphologie psychologique et leur destinée, la confrérie à laquelle appartiennent Sinclair, Demian et sa mère, Eve, dans le "Demian" d'Hermann Hesse. […]
Si nous sommes fort différents par nos "caractéristiques", nous sommes pourtant de la même race, de la même étoffe, par notre complexité, notre ouverture d'esprit face à notre sexualité et celle de l'autre, avec toute la dimension psychologique de la sexualité. Nous sommes de la race des explorateurs de l'inconscient, des créateurs de fantasmes, de metteur en scène de ceux-ci dans notre vie vécue, de la race de ceux qui caressent leur inconscient, l'écoute. Nous sommes des artistes dont l'œuvre essentielle est leur propre vie. Fatalement, nous sommes de la race des fous, des exilés sur une terre qui n'est pas la nôtre, ne veut pas de nous et nous fait vivre une double vie, dans un double monde, partagé en un "monde ordinaire" et un "monde des initiés à la substance de la vie".
Voilà, avec des mots fort approximatifs, ce que, sans doute, nous sommes et la façon dont nous pouvons être situés en cet univers. Ce que j'écris ici peut faire penser que je me vois comme membre d'une confrérie secrète, d'une secte élitiste, qui veut se cacher. Mais, en vérité, c'est le monde, ce sont les gens "normaux" qui nous cachent, qui nous veulent cachés, parce que nous sommes trop dérangeant. Et le premier geste que les gens "normaux" ont fait pour nous mettre au secret et s'empresser d'oublier notre existence, c'est de mettre au secret et oublier l'original, l'être "étrange et anormal" qu'il y a en eux. Car, en vérité, au départ, chacun a en soi cet artiste, cet original, ce fou, mais l'éducation et la peur de soi musèlent, maltraitent et, enfin, tuent en la plupart des gens l'artiste, l'original, le fou et, en fin de compte, l'enfant créateur.
Voilà pourquoi Erik et moi ne pouvons que devenir amis. En fait, nous l'avons été de toute éternité. Aux gens de notre race, il ne manque que de se reconnaître pour le devenir, le devenir à tout jamais.



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19 avril 1992, samedi, journal (2)

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19 avril 1992, dimanche, journal (2)

J'ai passé la journée à mes écriture, journal et recueil de courrier. Au soir, j'ai téléphoné à Morgane, pour fixer l'heure de notre rendez-vous de demain, pour aller voir "Hook". Ce fut rapidement réglé. Morgane allait raccrocher mais a senti que j'attendais davantage. Il y eut un silence.
  • "Qu'y a-t-il ?", m'a-t-elle demandé.
  • "Je pense au fait que j'aimerais pouvoir dormir avec toi, main dans la main."
  • "Quoi ?", s'est-elle exclamée
  • "Je ne dis pas cela pour l'immédiat. Mais j'espère que cela sera un jour possible."
  • "…"
  • "Il n'y a rien de sexuel dans cette aspiration, tu sais."
  • "Ça, c'est toi qui le dis !"
  • "C'est dommage, que tu aies si peu confiance en ce que je dis."
  • "Je ne sais pas si je suis prête à reprendre avec toi une relation profonde comme avant."
  • "Je ne pense pas que ce soit souhaitable mais, pour moi, il y a d'autres formes de relation profonde que celle d'amante/amant."
La communication s'est achevée calmement sur ces propos. Calmement mais en me laissant dans la tourmente. Je passais d'une couleur de sentiment à une autre. Tantôt ressentant cruellement mon manque de cette tendresse de Morgane aujourd'hui disparue, déprimé au point de souhaiter que ma vie prenne fin. Tantôt blessé par le fait que Morgane voie des demandes sexuelles dans tous mes appels de tendresse. Parfois j'ai envie de lui dire : "pour te prouver la réalité de mon entendement des choses, je fais une croix définitive sur le sexe dans notre relation." Mais je sens qu'un tel propos pourrait briser quelque chose entre nous. Je pourrais aussi lui dire : Si tu ne me crois pas, on peut passé 40 nuits l'un à côté de l'autre, sans que je te touche,… pour autant que tu ne te fasses jamais allumeuse".
Peu à peu, ma déprime a laissé la place à une grande froideur. Je me suis senti prêt à refaire l'option du célibat.
Une chose m'intrigue : qu'est-ce qui retient encore Morgane à moi, alors que je la sens désormais si glaciale, si peu demandeuse de me voir ?
C'est fou que tout ait disparu ainsi, si vite, si totalement. Cela m'inspire de sérieuses réserves pour une relation ultérieure. Je ne devrai plus y croire si vite. De toute façon, on ne rencontre pas deux Morgane dans sa vie, on ne rencontre pas deux fois une femme si adaptée, de tant de points de vue, à une personne comme moi. Il n'y a sans doute pas deux femmes pour conjuguer sa vie à la mienne. A Morgane, si adaptée, il manquait encore quelque chose pour pouvoir se lier à moi, quelque chose qu'avait Anima. Mais, à cette dernière aussi, il manquait quelque chose pour lier sa destinée à la mienne.

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19 avril 1992, samedi, journal (1)

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19 avril 1992, dimanche, journal (1)

Lever tardif, ce matin. Blotti dans mon lit, je ne faisais que penser à Morgane. Ce sont toujours les mêmes idées qui me traversent l'esprit. Je pense de façon définitive qu'il ne nous est pas possible de former un couple durable… et pourtant, une partie de moi-même a toujours envie de tenter l'aventure. Les événements ont pourtant démontré qu'un tel projet est complètement irréaliste. Nous n'avons pas la capacité de supporter certains aspects de la personnalité de l'autre. En tout cas pas aujourd'hui. Peut-être que dans 10 ans, après avoir cheminé longtemps chacun de notre côté, nous aurons cette capacité. Mais ce n'est pas le cas aujourd'hui !
Si, après sa période de réflexion, Morgane n'arrive pas à la même conclusion et qu'elle imagine à nouveau que tout est possible, il me faudra avoir la force de jouer carte sur table et de lui exprimer ma vision des choses, même si à cause de cela, je perds son corps et sa tendresse d'amante.
Pourtant, en dépit de ma vision des choses, j'aimerais encore dormir avec elle, main dans la main, comme de tendres amis, comme un frère et une sœur.

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17 avril 1992, vendredi, journal

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17 avril 1992, vendredi, journal

Pénible journée de travail à Villers, où je me suis trouvé à nouveau en confrontation avec Pietro Jacomini sur des questions éthiques.

A mon retour, miracle, un message de Morgane m'attendait sur mon répondeur téléphonique. Son ton était engageant. Elle a retéléphoné un peu plus tard, donnant suite à mon message d'hier. Je lui ai proposé d'aller voir ensemble "Hook". Aller au cinéma ensemble est une manière de se voir sans devoir s'investir dans la relation et sans vraiment rompre avec sa volonté de prendre du recul. Elle a trouvé l'idée bonne et l'on s'est donné rendez-vous ce lundi pour la concrétiser. La conversation s'est arrêtée là. Après ce coup de fil, j'étais plus serein, apaisé par ce signe de détente.

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